Rallumer les étoiles

16 août 2017

# 193 Joseph sous la pluie, Mano Solo

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Quand Quentin m'a offert ce livre il m'a prévenue: "je ne sais pas si tu vas aimer c'est assez sombre", j'ai donc attendu un peu et je l'ai lu en fin de vacances. C'est un recueil éclectique, composé d'un court roman qui donne le titre à l'ouvrage, de poèmes, de textes inédits et de dessins. De Mano Solo je ne connaissais que quelques chansons, je me suis prise une bonne claque en découvrant ces écrits très intimes.

Sans aller jusqu'à dire que l'écriture très masculine et violente de Joseph sous la pluie m'a plu, elle est incontestablement une clé de lecture des hommes pour la femme que je suis! La structure du récit est une métaphore filée de la dérive: seul sur son bateau, Joseph choisit de larguer les amarres et de laisser le destin décider si ce voyage sera un suicide ou un retour à la vie. Entre intempéries et alcool, Joseph laisse libre court à son désespoir et ses regrets amoureux: si fuir n'est pas si difficile, aura-t-il le courage de revenir?

Les textes "en vrac" laissent surtout éclater la violence et semblent se limiter à cela, faute d'un assemblage cohérent et les dessins ne trouvent pas vraiment leur place dans le format poche qui ne permet pas de les appréhender avec recul, et de fait j'ai le sentiment de les avoir survolés.

Beaucoup plus lumineux sont les poèmes , il y a du Prévert, parfois un peu d'Apollinaire aussi et une vraie création poétique, un retour vers la vie qui m'a touchée.

 Je me réveille 

tout habillé

j'ai dormi quinze heure

il fait vraiment chaud

et j'ai envie de rien

je pense un peu à toi

mais tout s'estompe

j'ai pas besoin d'amour

ce matin

je ferais mieux d'aimer la vie.

***

Si tu savais

combien j'aime la vie

quand je regarde tes yeux

même s'ils disent adieu

si tu savais

combien j'aime la vie

à en mourir. 

***

En bas de la tour Eiffel

il pleut des pastèques

Qui explosent en poussant

Leur dernier cri

Adieu pépins!

 

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07 juillet 2017

# 192 Dire au revoir, Gaëtan Roussel

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De Gaëtan Roussel j'aimais déjà la voix, les chansons, (les siennes mais aussi celles écrites pour les autres) et le personnage, incarnation de la simplicité qu'il célèbre dans ses textes (je me souviens de son naturel au bar de la Philharmonie où il venait de donner un concert de reprise de Bashung).

Son récent duo avec Rachida Brakni est aussi une réussite dans un genre assez différent de ses collaborations précédentes, et c'est en écoutant une émission sur Lady Sir que j'ai appris qu'il publiait son premier livre. Quinze nouvelles - poèmes pour Dire au revoir : difficile de trouver les mots justes, c'est un livre qui va m'accompagner longtemps je crois tant l'écriture est ici portée à un haut niveau d'élégance et de délicatesse.

Mes coups de coeur vont aux nouvelles Ma Camille et Résister.

Et puisqu'il en est ici beaucoup question, je vous invite à prendre le temps cet été de lire Pourquoi la musique?

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01 juillet 2017

# 191 Fendre l'armure, Anna Gavalda

J'avais beaucoup aimé ses premières nouvelles, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, découvertes grâce à mon père. Et puis sont venus les romans et j'ai moins accroché. Le Masque et la Plume m'ont convaincue de lire Fendre l'armure, son dernier recueil de nouvelles, d'autant que le genre et le sujet m'ont immédiatement attirée.

Fendre l armure

Dans chacun des sept récits, une rencontre favorise le lâcher-prise des personnages. Anna Gavalda nous incite ainsi à assumer notre vulnérabilité, à s'ouvrir à une relation authentique et prendre le risque de souffrir - car "fendre l'armure" n'est pas pour autant synonyme de happy end.

C'était une lecture agréable avec des clins d'oeil personnels amusants: j'ai offert ce livre à mon père et il se trouve qu'une des nouvelles mentionne son ancien employeur. Certaines histoires sonnent juste et particulièrement la dernière: j'aime les trajets, symboles de cheminement intérieur. Cependant, il m'a manqué l'acidité d'une Claire Castillon ou la pudeur d'une Blandine Le Callet, comme si l'accumulation de bons sentiments noyait un peu le message pourtant intéressant d'Anna Gavalda et qui aurait été à mon sens mieux servi par des chutes plus travaillées et plus surprenantes.

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23 juin 2017

# 189 La Poupée, # 190 La Pyramide, Ismail Kadaré

Il y a quelques mois je suis tombée vraiment par hasard dans une librairie sur la revue Baïka. Destinée au 8-12 ans, ce magazine trimestriel dédié au voyage avait tout pour me plaire, à commencer par son nom à connotation russe. L'univers graphique proposé ainsi que la ligne éditoriale ont fait le reste: Emma n'a pas encore trop accroché mais pour moi c'était gagné dès les premières pages.

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Dans le premier numéro, il y avait un reportage sur l'Albanie qui m'a donné envie d'y partir cet été en vacances. Par curiosité j'ai recherché les figures intellectuelles albanaises. Je suis tombée immédiatement sur Ismail Kadaré dont le nom me disait quelque chose, et pour cause: son dernier roman figurait dans la sélection du monde de l'été 2015, une sélection d'une qualité vraiment exceptionnelle puisqu'elle m'a permis de découvrir Le puits, Eden Utopie, Le voyage d'Octavio, Un homme amoureux, La grande santé, La main de l'auteur, l'esprit de l'imprimeur, Pourquoi la musique? .... Pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas (liées à la disponibilité en téléchargement, hum hum) je n'avais pas lu La Poupée. Mais le hasard qui m'a le plus marquée, c'est qu'en écoutant l'excellente émission de France Inter consacrée à une autre personnalité albanaise, le violoniste Tedi Papavrami, je découvre qu'il est l'actuel traducteur de Kadaré.

Voilà une bien longue introduction, mais j'aime quand les faisceaux de curiosité coïncident et font que la préparation du voyage devient elle même une évasion et une découverte. 

LaPoupée

Dans La Poupée, Ismail Kadaré nous parle de sa mère, cette femme que l'on a du mal à cerner: naïve et sensible, elle est aussi capable de fulgurances. Emprisonnée dans un carcan culturel, elle nous donne l'impression de s'en évader par cette sorte d'absence permanente qui pourrait la faire passer pour simple d'esprit.

D'anecdotes en symboliques de la maison familiale, Ismail Kadaré nous offre en réalité bien plus que la biographie de sa mère: le chemin sur lequel il s'est construit en tant qu'intellectuel et écrivain, en le replaçant dans son contexte culturel, social et politique et avec cette dose d'auto-dérision qui donne de la légèreté à ce court et dense récit.

J'ai ensuite enchaîné avec le premier tome des oeuvres de cet auteur. Après une préface très bien écrite par Eric Faye (auteur d'un essai sur Kadaré), Le livre s'ouvre sur quatre courts récits mythologiques avec notamment un Prométhée moderne que j'ai trouvé exceptionnel de finesse et d'analyse politique - cette nouvelle est d'ailleurs dédiée " à tous les vrais révolutionnaires".

LaPyramide

J'ai ensuite lu La Pyramide, un récit passionnant sur la construction de la pyramide de Chéops. Instrument politique d'asservissement du peuple, personnification du pouvoir suprême, au fil du récit elle devient elle-même un monstre qui semble engloutir les hommes, jusqu'à son instigateur. De fait c'est bien là sa finalité puisqu'elle est destinée à être le tombeau du Pharaon. J'ai trouvé des résonances avec le fabuleux Effondrement, et notamment les chapitres sur l'île de Pâques ou encore celui sur les vikings qui périrent au Groenland d'avoir érigés des cathédrales plutôt que d'oeuvrer pour leur survie.

Partir en Egypte pour mieux raconter l'Albanie: le pari était risqué et pourtant la dénonciation des totalitarismes est réussie, d'autant plus évidente quand on sait que le monument érigé à la gloire du dictateur albanais Enver Hoxha est la Pyramide de Tirana!

Hemiounou continuait de l’entretenir. Il lui expliquait pourquoi il avait préféré une pente de cinquante-deux degrés à celle de quarante-cinq. Il invoquait le premier bâtisseur de pyramides, le légendaire Imhotep, fournissait quelque indication sur l’orientation, définie selon la position des astres, mais Chéops avait la tête ailleurs. Il se reprit quelque peu quand l’autre eut approché de la maquette un morceau de planche pour lui expliquer comment seraient montés les blocs de pierre. C’est précisément ce que je voulais demander, dit Chéops. A de pareilles hauteurs… Aucune inquiétude, Majesté, répondit l’architecte. Voyez cet échafaudage en bois : on en construira quatre, un pour chaque face. Les pierres, les blocs de granit destinés à obstruer les accès, tout sera hissé sur ce plan incliné à l’aide de cordes.

Il adossa la plaque de bois à la maquette. Elle s’appuiera sur la pyramide, voilà, comme ça. Sur les premiers gradins, la pente de cette rampe sera très faible. Puis au fur et à mesure qu’augmentera la hauteur, elle sera plus raide, ce qui rendra la montée plus difficile. Pour limiter la pente, autrement dit pour la maintenir au-dessous de douze degrés, on allongera progressivement le plan incliné. Voilà, de cette façon…

L’architecte ôta la première rampe pour lui en substituer une autre, plus longue. Voyez, Majesté, celle-ci atteint le milieu de la pyramide, et l’inclinaison demeure à peu près égale. Chéops hocha la tête pour signifier qu’il avait compris. Et l’on continuera ainsi jusqu’au sommet, poursuivit l’architecte en approchant une troisième pièce beaucoup plus longue encore. Maintenant la Pyramide a l’air d’une comète, fit Chéops et, pour la première fois, il sourit.

Je lis Ismail Kadaré un peu à rebours en ayant commencé par son livre le plus récent, puis par ce roman publié juste après la fin du régime communiste mais nul doute que je vais continuer à explorer l'oeuvre de cet écrivain et j'aurais le plaisir de découvrir sa ville et sa maison d'enfance, celle décrite dans La Poupée, dans quelques semaines.

 

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15 juin 2017

# 188 Le dimanche des mères, Graham Swift

Ma lecture du roman Le dimanche des mères de Graham Swift remonte à plusieurs semaines mais je voulais vous en parler avant les vacances, si jamais vous êtes en recherche d'inspiration littéraire. J'ai découvert cet auteur grâce à un article du Monde (pour changer...).

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Jane raconte une journée de sa vie de domestique dans l'Angleterre post-première guerre mondiale, vingt-quatre heures particulières puisqu'il s'agit du jour de congé annuel traditionnellement dédié à rendre visite à ses parents. Mais de parents, Jane n'en a plus et elle profite de cette liberté pour voir son amant, un jeune homme de la bourgeoisie qui s'apprête à se marier avec une femme de son rang.

L'histoire d'amour ne semble être qu'un prétexte à raconter autre chose. L'analyse sociologique est particulièrement subtile, appuyant les différences des classes sociales pour mieux montrer leur égalité devant la guerre qui décima aussi les familles aisées. Les prémices des années folles et le progrès technologique complètent le tableau historique, qui se double d'une surimpression psychologique intime et pudique. Tout cela en 140 pages.

Ce court récit est porté par l'élégance de l'écriture de Graham Swift pour qui la maxime anglaise semble parfaitement adaptée : "less is more" ou l'éloge de la simplicité.

Sur une petite table étroite recouverte de feutre où l'on devait parfois déposer gants ou autres effets personnels, elle aperçut la clé qu'il avait sortie pour elle. Une grosse clé, une clé typique, un test en soi, déroutant, qui l'attendait même si elle ne servait qu'à fermer et non pas à ouvrir quoi que ce soit.

Elle ne voulait pas encore la toucher.

De retour dans le hall, elle se trouva face à plusieurs portes. Cela n'avait sans doute guère d'importance. Elle n'avait rien de particulier à faire dans aucune de ces pièces, sauf dans la chambre du premier où ce qu'elle avait à faire était déjà fait. Et pourtant, d'une manière générale, sa tâche incontestable semblait consister à imprégner de sa présence, intruse et dévêtue, cette maison, qui était sienne sans l'être.

Elle s'executa donc. Glissant de pièce en pièce. Elle regarda, mémorisa, mais, en secret, laissant aussi une part d'elle-même. Se dire que, si choquante que fût sa visite - elle était à poil! -, personne ne saurait ni ne devinerait jamais qu'elle avait été ici semblait lui donner des ailes. Comme si sa nudité lui conférait non seulement l'invisibilité, mais aussi l'impunité.

 

 

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09 juin 2017

# 187 Repose-toi sur moi, Serge Joncour

Un article de Lexpress, l'auteur que je connais, le prix interallié: bien que peu attirée par le roman sentimental, j'ai lu Repose-toi sur moi.

Repose-toi-sur-moi

On entre vite dans ce récit qui croise deux vies: Ludovic le veuf provincial et Aurore la bourgeoise mariée dont le point commun est de vivre dans le même immeuble parisien. Deux êtres que tout semble opposer, pourtant le hasard et la solitude vont bien faire les choses. 

C'est bien écrit, on le lit d'une traite mais honnêtement je n'ai pas été séduite par ce roman. Je ne reconnais pas le Paris décrit dans ces pages, peut être parce qu'en cette saison d'apéros en bord de seine la grisaille de décembre me parait loin et je n'aime pas le stéréotype des parisiens aigris. Rassurez-vous le pessimisme de fond ne s'arrête pas à la capitale car la campagne n'est pas épargnée non plus: polluée par les pesticides cancérigènes, elle a droit à son cliché d'agriculteurs taiseux.  

Ensuite, le dérapage lié à la situation professionnelle d'Aurore va trop loin pour être crédible (j'ai eu l'impression que cette surenchère servait uniquement à donner un second souffle - inefficace- au récit).

Et enfin, c'est très personnel mais je crois que je n'avais tout simplement pas envie d'une histoire d'amour qui dépasse toutes les difficultés.

Mais ne vous arrêtez cependant pas à mon avis, les critiques sont dithyrambiques et je suis sure que ça peut être une lecture d'été agréable: je suis juste passée à côté de ce qui a enchanté la plupart des lecteurs.

Si bien que là, maintenant, en se posant enfin dans sa chambre, après la peur qu'elle avait eue à l'idée de passer la nuit dehors, elle eut tout d'un coup l'envie d'appeler quelqu'un, elle ne savait pas qui, une voix à l'autre bout du fil qui simplement lui réponde, une voix qui la rassure, une voix qui sache trouver les mots, même à minuit passé, une voix qui lui ferait ce don insensé de tout écouter, et qui à distance saurait l'apaiser, lui dire qu'elle allait bien dormir malgré ce lit froid. Elle songea à appeler Richard, mais ce soir il était à ce showcase qu'ils sponsorisaient, elle ne se sentait pas de débarquer dans sa sphère par un coup de fil, pour se plaindre, lui demander de l'aide, depuis Londres qu'est ce qu'il pourrait faire pour elle? Parfois, à des petits carrefours inattendus de la vie, on découvre que depuis un bon bout de temps déjà on avance sur un fil, depuis des années on est parti sur sa lancée, sans l'assurance qu'il y ait vraiment quelque chose de solide en dessous, ni quelqu'un, pas uniquement du vide, et alors on réalise qu'on en fait plus pour les autres qu'ils n'en font pour nous(...). Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment.

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02 juin 2017

# 186 A la Verticale de soi, Stéphanie Bodet

Invité sur France Inter pour la sortie de son dernier livre, Sylvain Tesson a recommandé la lecture d'A la Verticale de soi et j'ai été immédiatement séduite par la poésie du titre.  

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La première surprise c'est qu'il y a une très jolie préface de Sylvain Tesson justement. Il a un sens de l'auto-dérision et une clairvoyance sur lui-même, une conception du voyage et une attirance inexpliquée pour la Russie qui me touchent et cette fois-ci encore il sait choisir les mots pour donner envie de lire l'autobiographie de Stéphanie Bodet:

" C'est l'histoire d'une fille qui a trouvé sur les parois du monde une occasion de porter la vie à un haut degré d'accomplissement. Là-haut, sur les sommets, la vie a pris pour elle une tournure que nous sommes beaucoup à tenter de lui donner: authentique et joyeuse. (...) Ce que vous tenez là entre vos mains, est une éducation sentimentale en milieu vertical."

Le style d'écriture est parfois un peu scolaire mais elle émaille son texte de citations particulièrement bien choisies - sa culture littéraire est indéniable - et son texte est traversé de fulgurances, notamment quand elle parle de deuil. Mais ce qui m'a plu dans cette lecture ce n'est pas tant le récit en lui-même que la "philosophie existentielle" qui s'en dégage.

De santé fragile, rien ne prédestinait Stéphanie à devenir une alpiniste d'exception. La compétition n'est d'ailleurs qu'un épisode de sa vie, l'asthmatique qu'elle est trouve dans la montagne un lieu d'évasion où elle respire. A la recherche de la simplicité et d'espaces bien plus que d'exploits, suspendue entre terre et ciel elle se confronte à l'immensité, accepte ses échecs sportifs, ses failles personnelles et ses contradictions comme des éléments essentiels à son cheminement. La douleur lui a appris à vivre dans l'instant et à revenir à ses sensations et à ses émotions : une belle leçon de liberté et de voyage intérieur.

Quelques extraits:

"Depuis, chaque année, le 23 juillet, je prends mon carnet et j'écris. Comme un rendez-vous. Une ligne ou un poème, qu'importe, j'écris pour retenir les souvenirs, empêcher les visages aimés de sombrer. Dans les moments douloureux, la poésie est une évidence qui nous tire de la folie. On est si loin de ce que l'on voudrait dire et pourtant, écrire nous en rapproche... (...) "Rien qu'à la voir passer, on lui disait: merci!" écrit Hugo. C'est triste qu'il faille vivre une tragédie pour entrevoir l'essentiel de nos vies mais c'est ainsi. La perte et la douleur nous tirent de l'aveuglement, nous soumettent au réel. En même temps que l'être aimé, c'est l'illusion de notre chère sécurité qui disparaît..."

"Au départ, il y a cette sensation, ce besoin irrépressible d'agir qui naît du sentiment d'étouffer. D'avoir accumulé en soi trop de rêves, trop de projets, et que si l'on ne fait pas quelque chose, si l'on ne donne pas forme à tout ce qui vit, à tout ce qui frémit à l'intérieur, on risque d'éclater. Comme la grenouille de la fable. Pas d'orgueil, oh non, mais de trop d'inaccompli, de trop d'inachevé. Car il est bon de rompre la digue pour vivre follement. Il y a une saine folie qui consiste à suivre son coeur et une autre, plus sournoise, qui s'installe lorsque nous nous sentons empêchés. Mais qui nous empêche au fond? Il est facile de s'en prendre aux autres, à la vie, à la fatalité alors que le plus souvent, l'interdit et la paresse gisent en nous. Une fois en route, tout n'a de cesse de rouler, avec plus ou moins d'harmonie certes, plus ou moins de facilité mais la question de savoir pourquoi, où et comment finit par se polir et disparaître en agissant. La fébrilité s'évanouit et l'équilibre se façonne jour après jour. C'est une question de salubrité mentale que de rompre avec le quotidien pour se laisser porter par ses profondes convictions. Il est bon d'apprendre à se connaître et cela prend toute une vie. A mon sens, le plus malheureux serait de se défendre de rêver, se figer dans des attitudes passées, penser "ça n'est pas pour moi" et s'interdire d'essayer."

Comme le hasard fait souvent bien les choses, la lecture et la vie réelle se percutant parfois, il se trouve que je vais tester pour la première fois l'escalade en salle ce week-end! :-)

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28 mai 2017

# 185 Assez de bleu dans le ciel, Maggie O'Farrell

J'ai découvert cette auteure un peu par hasard grâce à une critique élogieuse du site Lexpress. Pourtant le titre ne m'avait pas totalement convaincue mais j'ai fait confiance à ceux qui officient également pour le magazine Lire. 

assez de bleu dans le ciel

La vie de Daniel pourrait s'intituler "les rendez-vous ratés" s'il n'y avait eu sa rencontre on ne peut plus fortuite avec sa femme Claudette, une actrice qui se cache du monde. Un anti-rendez-vous en somme.  Mais rattrapé par son passé, Daniel ne trouve pas d'autre issue que le silence et l'engrenage de l'incompréhension s'enclenche.

Le moins que l'on puisse dire c'est que Maggie O'Farrell maîtrise le discours narratif désordonné. A chaque chapitre elle alterne les personnages, les périodes et les lieux et varie les formes de récit (j'ai été particulièrement bluffée par une séquence entièrement construite autour d'un catalogue d'objets d'une vente aux enchères). malgré ces successions de rétrospectives et d'anticipations, elle ne nous perd jamais grâce à des personnages très bien ciselés psychologiquement, jusque dans les rôles secondaires, qui font avancer efficacement l'histoire. La cohérence vient aussi du fil conducteur du thème de la fuite, qu'elle soit explicite ou cachée dans des sujets comme l'anorexie, l'avortement ou encore l'alcoolisme. La maison magique perdue au coeur de l'Irlande, lieu de résilience et de consolation, sera-t-elle suffisamment solide pour surmonter la crise (This must be the place est le titre anglais de ce roman)?

Frôlant parfois le cliché à l'instar de cette scène -réussie- de la symbolique du passé représenté par le vestibule de la chambre, ou de la reproduction du schéma maternel, ce roman est remarquable dans l'analyse qu'il propose du couple:

"Tout ce que vous vouliez lui dire il y a des années, à l'époque où vous n'étiez pas encore séparés, dit-elle, le regard perdu au loin, là où le sel rencontre le ciel. Je crois, ajoute-t-elle, que les mariages se brisent non pas à cause de ce que l'on dit, mais de ce que l'on ne dit pas".

Le seul bémol concerne l'excipit, qui nous laisse libre d'imaginer la conclusion. Le lecteur rêveur est forcément tenté par un dénouement heureux, ce qui m'a laissée dubitative- jusqu'à ce que je j'entende ce matin dans l'émission radiophonique Remède à la mélancolie la citation de Fernando Pessoa: "la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas".

A mettre dans votre liste de lecture estivale, en écoutant ceci.

 

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21 mai 2017

# 184 Le médecin personnel du roi, Per Olov Enquist

Encore une lecture issue de la liste d'Alessandro Barricco dans Une certaine vision du monde. J'avais particulièrement aimé le chapitre qu'il y consacrait, ne serait-ce que par la conclusion, et c'est d'ailleurs l'extrait que j'avais choisi pour illustrer mon article.

le medecin personnel du roi

Je vais être un peu plus nuancée sur l'appréciation de ce livre, j'ai mis du temps avant d'entrer dans l'histoire, d'abord à cause des répétitions qui impriment un rythme assez lent et paradoxalement ces redites ne servent pas la compréhension. Ensuite j'ai éprouvé beaucoup de difficulté à trouver mes repères dans l'Histoire danoise qui ne m'est pas familière, un sentiment accentué par la nature du premier chapitre: en forme d'une conclusion, comme s'il avait été écrit à la fin. C'est d'ailleurs vraiment dommage car il enlève tout effet de suspense quant à la chute. Enfin faute de mise en regard dans une période plus large pour comprendre l'impact de ces quelques mois et d'un manque de profondeur sur les relations entre les protagonistes (au final on ne sait pas si la reine était vraiment amoureuse ni ce qui les liait vraiment) il me reste en refermant ce livre un goût d'inachevé.

Je suis un peu sévère par rapport à l'expérience de lecture car j'avais une très forte attente. Il reste que passées les cinquante premières pages, le récit historique est très intéressant. Il s'agit quand même de la première mise en oeuvre des idées des Lumières, où l'on apprend que le Danemark, ce petit pays méconnu, a servi d'espoir et de laboratoire d'essai pour Voltaire, rien que ça! Mais Struensee, ce médecin devenu homme politique, emporté par ses convictions personnelles, n'a pas su écouter le rythme du peuple qui n'était pas prêt à de telles réformes, ni su s'entourer de soutien assez solide, dans cette cour danoise à moitié folle, à l'image de son roi schizophrène. On assiste impuissant à son auto-enfermement, alors qu'il essaie en parallèle de transformer la société danoise. Le tour de force de Per Olov Enquist réside dans sa faculté à nous raconter un moment d'histoire lointain et très court mais avec des enseignements politiques et personnels très actuels.

Extrait 1:

Et que suis-je alors?

Il s'était remis à brosser le cheval, lentement; il s'arrêta.

-Vivante.

- Que voulez-vous dire?

- Un être vivant.

- Ainsi donc, vous l'avez vu?

- Oui je l'ai vu.

- Tant mieux, dit-elle tout bas. Tant... mieux. Il n'y a pas beaucoup d'êtres vivants à Copenhague.

Il la regarda.

-Votre Majesté ne peut pas le savoir. Il existe un monde extérieur à la Cour aussi.

Elle pensa: c'est vrai, et il ose le dire. Il a peut-être vu autre chose que le vaisseau de guerre cuirassé, ou que le corps. Il voit autre chose et il est courageux. Mais le dit-il parce qu'il me considère comme une petite fille, ou parce que c'est vrai?

- Je comprends, dit-elle. Vous vous dites qu'elle n'a pas vu grand-chose du monde. N'est-ce pas? C'est ce que vous pensez? Dix-sept ans, n'a jamais vécu en dehors de la Cour? N'a rien vu?

- Il ne s'agit pas d'années, dit-il alors. Certains vivent cent ans et n'ont cependant rien vu.

Elle le regarda droit dans les yeux et, pour la première fois, sentit qu'elle n'avait pas peur, et n'était pas non plus furieuse, mais seulement calme et dans l'expectative.

- Qu'importe que vous vous soyez mis en colère, dit-elle. C'était très bien de voir quelqu'un qui... brûle. Qui soit vivant. Je ne l'avais jamais vu auparavant. C'était très bien. Maintenant, vous pouvez monter votre cheval, docteur Struensee.

 

Extrait 2:

Que ce château était devenu immobile! Comme si l'immobilité du château, du lac et des parcs était devenue une partie de l'immobilité de Struensee.

Il restait souvent assis à côté du lit de la petite fille quand elle dormait, et contemplait son beau visage. Si innocent, si beau. Combien de temps cela allait-il durer?

- Qu'est ce que tu as? lui demanda un soir Caroline Mathilde avec impatience. Tu es devenu si immobile.

- Je ne sais pas.

- Tu ne sais pas?!!

Il ne savait pas l'expliquer. Il avait rêvé de tout cela, de pouvoir tout changer, de disposer de tout le pouvoir; mais maintenant, l'existence s'était calmée. Mourir ressemblait peut-être à ça. Abandonner, seulement, et fermer les yeux.

- Qu'est ce que tu as, répéta-t-elle.

- Je ne sais pas. Parfois, je rêve seulement de pouvoir dormir. M'endormir. Mourir.

- Tu rêves de mourir? dit-elle avec dans la voix une fermeté qu'il ne reconnaissait pas. Moi, non. Je suis encore jeune.

- Oui, excuse-moi.

- Et il se trouve, continua-t-elle avec une sorte de rage contenue, que je viens juste de commencer à vivre!!!

Il ne sut que répondre.

- Je n'arrive pas à te comprendre, dit-elle alors.

 

 

13 mai 2017

# 183, Le Rideau, Milan Kundera

De Kundera je n'ai lu que quelques livres: L'insoutenable légèreté de l'être bien sûr, La valse aux adieux, Risibles amours, La fête de l'insignifiance et très récemment Le rideau

J'ai beaucoup aimé ses romans de la "période tchèque" que j'ai lus il y a longtemps, je me souviens avoir surligné des dizaines de passages. La sonorité et la précision des mots, la simplicité de la forme: l'écriture de Kundera sonne juste et a une poésie particulière. Au détour d'un paragraphe une phrase nous atteint en plein cœur: "C'était une beauté toute particulière, la beauté d'une soudaine densité de la vie"...

Je m'apercois que je ne vous avais pas parlé de son dernier roman et qu'il m'est difficile d'écrire sur cet auteur. Son écriture me touche sans savoir vraiment pourquoi et je ne parviens pas à formuler ce quelque chose d'insaisissable. A chaque fois je referme le livre émerveillée et surprise de cet émerveillement.

En cherchant ma prochaine lecture, j’ai choisi un peu par hasard Le rideau, sûrement intriguée et pas vraiment convaincue par le titre. Inconsciemment j’avais associé ce mot à l’expression « baisser » ou « tirer » le rideau, alors qu’il s’agit en fait du sens inverse (mais avec la référence au théâtre, ouf l’honneur est sauf).

Le Rideau

Il faut avoir lu les premiers romans à la construction plus classiques pour apprécier celui-ci. On a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de fil conducteur et pourtant les chapitres s'assemblent comme par magie. Dans Le rideau, Kundera nous parle de sa définition du roman, met en regard les œuvres majeures et écrit en quelque sorte sa propre histoire de la littérature, subjective mais argumentée. J’ai particulièrement adhéré aux propos sur le sens même du mot histoire : un roman n’efface pas le roman précédent et nul autre que cet auteur-là aurait pu écrire ce roman (contrairement aux innovations technologiques par exemple).

Il nous parle aussi de l’impact de la langue dans laquelle l’œuvre est écrite pour passer à la postérité (avec une illustration parlante : Kafka aurait-il eu cette exposition s’il avait écrit en tchèque plutôt qu’en allemand ?) et de l’indissociabilité de l’œuvre et de son auteur. Pour lui seul l’écrivain peut décider ce qui doit être publié et parler d'oeuvre lorsqu'il s'agit d'ajouts postérieurs ou de publication de correspondances sans que ce soit la volonté de l'auteur est une aberration. Ce chapitre m’a marquée car non seulement il renvoie à la propre expérience de Kundera qui a du retraduire ses livres en français lorsqu’il s’est aperçu des libertés qu’avait pris son traducteur d’alors, mais surtout je me suis demandée combien d’œuvres majeures resteraient à jamais méconnues faute de traducteur!

Extrait 1 (p.29)

Appliquée à l'art, la notion d'histoire n'a rien à voir avec le progrès; elle n'implique pas un perfectionnement, une amélioration, une montée; elle ressemble à un voyage entrepris pour explorer des terres inconnues et les inscrire sur une carte. L'ambition du romancier est non pas de faire mieux que ses prédécesseurs, mais de voir ce qu'ils n'ont pas vu, de dire ce qu'ils n'ont pas dit. La poétique de Flaubert ne déconsidère pas celle de Balzac de même que la découverte du pôle Nord ne rend pas caduque celle de l'Amérique.

L'histoire de la technique dépend peu de l'homme et de sa liberté; obéissant à sa propre logique, elle ne peut pas être différente de ce qu'elle a été ni de ce qu'elle sera; en ce sens-là, elle est inhumaine; si Edison n'avait pas inventé l'ampoule, un autre l'aurait inventée. Mais si Laurence Sterne n'avait pas eu l'idée folle d'écrire un roman sans aucune "story", personne ne l'aurait fait à sa place et l'histoire du roman ne serait pas celle que nous connaissons.

Extrait 2 (p.66)

Kafka, Musil, Broch, Gombrowicz... Formait-ils un groupe, une école, un mouvement? Non; c'étaient des solitaires. Plusieurs fois, je les ai appelés "la pléiade des grands romanciers de l'Europe centrale" et, en effet, tels les astres d'une pléiade, ils étaient chacun entourés de vide, chacun loin des autres. Il me paraissait d'autant plus remarquable que leur oeuvre exprime une orientation esthétique semblable: ils étaient tous poètes du roman, c'est à dire: passionnés par la forme et par sa nouveauté; soucieux de l'intensité de chaque mot, de chaque phrase; séduits par l'imagination qui tente de dépasser les frontières du "réalisme"; mais en même temps imperméables à toute séduction lyrique: hostiles à la transformation du roman en confession personnelle; allergiques à toute ornementalisation de la prose; entièrement concentrés sur le monde réel. Ils ont tous conçu le roman comme une grande poésie anti-lyrique.

 

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