Rallumer les étoiles

13 décembre 2017

# 212 Fief, David Lopez

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Tout a commencé avec une invitation pour la sieste acoustique du 10 décembre, à la maison de la Poésie. Évidemment, j'ai dit oui sans même chercher à savoir ce que c'était, le mot "sieste" étant assez autoporteur, d'autant que je faisais un trail de 24 kilomètres le matin. Bref tout cela m'enthousiasmait (je parle de la sieste à la Maison de la Poésie, pas du trail qui peut sembler une bonne initiative quand tu réserves ton dossard en plein été, nettement moins quand la date approche et qu'il tombe une pluie glaciale et une idée carrément suicidaire quand tu t'aperçois qu'en fait tu vas courir sur une patinoire de boue).

Un petit tour sur le site web m'informe que l'écrivain concerné sera David Lopez et qu'il lira son premier roman, Fief. Jamais entendu parler jusque là alors qu"il a été assez médiatisé. Sur lemonde.fr (ma bible) (je ne sais pas comment j'ai pu zapper cet article), j'apprends que c'est le fruit de son travail en Master de création littéraire - nouvelle découverte là aussi. Oui, la création littéraire ça s'apprend et ça se travaille: les ateliers d'écriture ont renforcé cette conviction. Il existe pourtant encore un mythe de l'écriture qui accoucherait spontanément et sans effort d'un roman. 

David Lopez

Plutôt contente d'être allée chercher tous ces renseignements car à la sortie de la Maison de la Poésie, qui voilà? L'auteur entrain de parler avec un des musiciens. J'y vais, j'y vais pas... Finalement on me pousse à lui demander un selfie "pour ton blog", il accepte, assez surpris : c'est la première fois qu'on lui fait cette demande. Très spontanément on parle de son bouquin que je n'avais pas encore fini - il me demande où j'en suis et j'ose pas lui répondre la vérité: juste après le passage hyper érotique, vous voyez? Et aussi du Master.

Fief

Un groupe d'amis, une ville de banlieue, peu d'éléments précis car l'essentiel est ailleurs: comment s'occupe cette jeunesse désoeuvrée, qui rêve d'ailleurs, justement, sans y croire vraiment? Entre les joints qu'ils fument constamment, la boxe et les parties de cartes, Jonas et les autres trompent l'ennui. 

Ce qui frappe dans ce récit c'est d'abord l'authenticité: parce que l'auteur réussit à écrire de la littérature en langue des cités, rendant le roman très sonore et visuel: en le lisant on vit les scénes, c'est assez bluffant ("La bise à Poto plus accolade sur l'omoplate, Habib accolade épaule, Romain tchek. Miskine accolade sur l'omoplate. Bien les gars ou quoi."). Parce que lorsqu'il parle de boxe, le vocabulaire est technique mais jamais abscons. Parce qu'enfin il arrive à reproduire le temps long, qui s'étire dans des paragraphes brillants: il y a évidemment le passage de la dictée, tellement drôle, les souvenirs d'enfance, le fameux chapitre érotique ou encore celui sur la piscine - mon préféré.

J'ai aussi été séduite par la justesse des personnages, finement nuancés tout en étant universels parfois jusque dans leurs surnoms (Ixe, Untel, Poto). 

Bilan: gros coup de coeur pour ce premier roman et un jeune auteur à suivre.

"Dans l'eau, dès que je ne bouge plus, je coule. Comme dans le ring. Alors que dans la vie je ne vais que là où j'ai pied. La différence, c'et que dans l'eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer."

Et avec ça, on écoute Bon Entendeur :-)

Et un peu d'humour dans une vitrine de la Maison de la Poésie:

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03 décembre 2017

De la danse: Polina de Bastien Vivès, Emma et Capucine de Lena Sayaphoum et Jérôme Hamon, Éléphant Paname

Il y a longtemps que je veux vous parler du très beau roman graphique Polina emprunté à la bibliothèque et découvert presque seule grâce à un article du Monde sur un film qui s'en inspirait. Le dessin en noir, gris et blanc de Bastien Vivès donne la légèreté et la poésie qui convient au thème de la danse, tout en ayant un propos qui dépasse cet univers. A travers l'histoire de Polina, il raconte ce moment si particulier où la danseuse russe se heurte au choix intime de rester fidèle à l'ambition de son professeur ou de suivre sa propre voie, rendant son propos assez universel pour nous toucher.

Polina

Je vous signale aussi la jolie BD Emma et Capucine, première réalisation de Lena Sayaphoum. Si j'ai d'abord été attirée par le dessin qui dénote par sa maturité dans l'univers jeunesse, j'ai aussi été séduite par le propos, là encore moins léger que ce qu'on trouve habituellement dans ce rayon: la pression parentale, surmonter ses échecs... Une série qui peut aussi être utile aux parents, en tout cas me concernant j'y ai trouvé une résonance avec les dilemmes que je peux avoir sur la notion d'apprentissage de l'effort. Un bel écho à la série 20, allée de la Danse que je lis toujours assidûment avec Emma.

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L'idée de faire de la danse classique fait son chemin depuis plusieurs mois. Je n'ai franchi le cap, ou plutôt une passerelle - que cet automne. Pour rejoindre les studios de danse d'Éléphant Paname il faut en effet emprunter un pont poétique entre deux bâtiments. Et pas n'importe quel bâtiment: un édifice construit au XIXème siècle par l'ambassadeur de Russie... Il n'y a décidément pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous, mon cher Eluard vous aviez raison. Le projet architectural est très réussi, mettant en valeur à la fois le style baroque historique (pour la petite histoire il a fallu par exemple créer des barres de danse volantes pour préserver la structure du bâtiment) et l'ambition artistique d'aujourd'hui: la restauration du dôme est splendide.

A la fois espace dédié à la danse et centre d'art, né de l'alliance des passions respectives de Fanny et Laurent Fiat, Eléphant Paname propose des expositions temporaires, des conférences, des spectacles et évidemment des cours de danse. J'ai choisi celui de danse classique le week-end, mais il y a pléthore de styles et d'horaires (du yoga au stage de chorégraphie de Beyoncé!). Le modèle économique est simple: ce sont les professeurs qui louent les studios et monnayent leurs cours, on peut donc choisir de le faire accompagné d'un piano par exemple et sélectionner le professeur adapté à ce que l'on recherche. L'autre option possible, c'est de louer soi-même le studio pour un cours particulier, seul(e) ou à plusieurs.

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La danse me ramène à l'écriture: des pleins, des déliés, effacer, réécrire, refaire. La rigueur. L'urgence et la patience aussi. 

La danse et encore le si joli texte de Christophe Ono-Dit-Biot qui se rappelle à moi.

Dans le studio de danse, le regard sur son corps est incontournable. Et le professeur ne cesse de nous le répéter: "Regardez vous! Le miroir! Levez la tête, regardez votre corps! Souriez-vous!" Souriez-vous... Je comprends à cet instant pourquoi je ne commence la danse qu’aujourd’hui. 

A la barre ou en effectuant nos sauts de chat, on n'échappe pas à notre reflet. 

"On s'élève! Plus haut!" (Elle est du genre sévère, presque un cliché, j'adore! « On dirait Martine fait de la danse, il ne te manque que le tutu » m'a dit un ami alors que je lui racontais cette expérimentation).

La pointe des pieds, la nuque, la main, c'est tout le corps qui dessine dans l'air, au rythme du piano, le dessin imparfait de notre poésie intérieure. 

Éléphant Paname, l'histoire: clic!

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Photo prise dans l'ascenseur entre les vestiaires et le studio, un peu d'auto-dérision pour surmonter la timidité, juste avant le premier cours. Finalement j'aime beaucoup la légèreté qu'elle laisse entrevoir.

Et on écoute...

 

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19 novembre 2017

# 211 Il était un piano noir, Barbara

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Barbara, ses chansons envoyées au bon moment,

Barbara, les mojitos dans le 13ème et les verres de vin chez Dez,

Barbara, les larmes que l'on s'autorise à laisser couler, les fous-rires, les " je souris depuis lundi",

Barbara, la bienveillance, la réciprocité, tout ce qu'on s'est dit, tout ce qu'on se dira encore,

Barbara, quand on se retrouve à 3, à 4, l'amitié, la simplicité, l'authenticité,

Barbara, quand tu me dis que tu m'emmeneras à Vienne,

Barbara, quand tu m'écris que tu crois au merveilleux,

Barbara, quand la vie nous sourit à nouveau, parce qu'à chaque fois...

Barbara, parce que les chansons tristes rendent heureux.

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Filez à l'exposition Barbara à la Philharmonie de Paris: vous y découvrirez une femme éclatante de modernité. Mais surtout, allez-y avec un passionné qui fredonnera du début à la fin et vous expliquera Pantin. Touché par la grâce de la première "auteur compositeur interprête" française, vous lirez ensuite Il était un piano noir, l'autobiographie inachevée de Barbara. La poésie perce sous ces écrits rassemblant des notes quasi brutes de la chanteuse. Un documentaire d'une sincérité inestimable sur cette femme passionnée, terriblement féministe et irresistiblement séduisante.

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14 novembre 2017

# 210 Croire au merveilleux, Christophe Ono-Dit-Biot

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J'ai écouté Christophe Ono-Dit-Biot interviewer Philippe Besson lors du Fnac Livre Festival, en septembre : que ce soit avec Plonger ou avec Se résoudre aux adieux, j'ai été touchée par la façon dont ces deux auteurs évoquent la séparation et les chemins qui s'éloignent. J'ai pourtant mis un peu de temps avant d'ouvrir Croire au merveilleux: ce titre remarquable méritait de le lire au bon moment. 

"Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous"...

Croire au merveilleux

Si dans son roman précédent l'auteur mettait à jour les incompréhensions et les non-dits qui conduisent le narrateur à perdre l'amour de sa vie Paz, avec Croire au merveilleux, il sonde cette fois-ci le travail de deuil. La disparition de Paz et le silence lui semblent insurmontables: César s'apprête à commettre l'irréparable. Et puis, au milieu des nuages, une magicienne apparaît et lui sauve la vie. D'Amalfi à Palma ;-) en passant par Paris, Christophe Ono-Dit-Biot célèbre le pouvoir de la littérature et des mythes. Trouver au fond de soi les ressources pour se relever: et si croire au merveilleux, c'était s'autoriser à redevenir soi-même? Une ode à la spontanéité et l'élégance, en évitant l'écueil de la superficialité. Un défi relevé par ce récit érudit et plein de poésie.

"Je me suis allongé une dernière fois sur les carreaux brillants, en regardant le ciel. Comme on le faisait elle et moi, jadis, du temps où sa respiration rythmait ma vie.

Heureux, trois fois heureux, tu seras dieu de mortel que tu étais."

Et on écoute quoi avec cette lecture? Eh bien ça ou ça (<3)

"C'est leur légende. Mais moi ça me plaît, parfois, de croire au merveilleux." 

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06 novembre 2017

# 209 Catherine Certitude, Patrick Modiano et Sempé

Un faisceau de coïncidences a remis Patrick Modiano sur mon chemin: cette vidéo que l'on m'a envoyée d'Edouard Baer (<3), François-Henri Désérable également invité (<3 bis) en même temps à la Grande Librairie qui en parle aussi dans son dernier livre et enfin mon regard croisant Catherine Certitude à la bibliothèque.

Catherine Certitude

J'avais déjà entendu parler de ce titre (Où? Quand? Aucune idée...) comme d'un classique de la littérature jeunesse, il était temps de combler mes lacunes: assise par terre comme quand j'étais gamine, me voilà plongée dans le roman, lu en une demi-heure. Complètement sous le charme du texte, subtil et drôle, et des dessins de Sempé dont la finesse du trait et le pastel des couleurs accompagnent à merveille le récit... A la clé une philosophie sur l'importance de rêver et de ne pas oublier l'enfant qui est en soi: " Nous restons toujours les mêmes et ceux que nous avons été, dans le passé, continuent à vivre jusqu'à la fin des temps ". 

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30 octobre 2017

# 208 La chambre des époux, Eric Reinhardt

J'ai découvert Eric Reinhardt il y a trois ans maintenant et je suis tombée sous le charme de son écriture qui ne peut pas laisser indifférent et appelle un avis assez tranché. En ce qui me concerne, j'aime la part de lui qu'il met dans chacun de ses romans et sa façon de voir l'amour et le désir. 

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La chambre des époux m'a pourtant d'abord attirée par le thème. Avec toute la pudeur qu'impose cette épreuve, il se trouve que je connais une personne qui a été confrontée à cela, le cancer du sein de sa femme, et même si je ne sais rien de l'intimité de ce qu'ils ont vécu et qui leur appartient, ce qu'il en a fait ensuite (des photos très émouvantes) parle exactement de la même chose que ce livre: quand l'art et la beauté transcendent la maladie, la peur, l'inaceptable. C'est fou comme j'ai intimement lié ce livre à cette personne: une fois terminé j'ai rêvé qu'il pleurait devant moi! A toi qui te reconnaîtras... 

En mêlant encore une fois réel et fiction, Eric Reinhardt explore la création artistique, et en premier lieu la façon dont il écrit: Cendrillon est au coeur de la première partie (la plus lumineuse selon moi), mais également le roman-pansement qui n'a jamais vu le jour et qui lui permet en le "fondant" dans ce récit de fantasmer les différentes issues. A travers la dissection de son traumatisme, il nous laisse un message plus universel que la maladie: la part d'inconsolabilité de certaines situations. 

Il y a du mythe d'Orphée et Eurydice aussi dans sa définition du couple qui ne peut être qu'exceptionnel, où l'un sauve l'autre. Je me retrouve dans cette exigence, la médiocrité et la vulgarité n'entrent pas dans les amours sublimes, pour paraphraser Apollinaire. Les pages consacrées au désir sont d'une élégance et d'une justesse qui donnent à l'érotisme la poésie qui lui sied tant.

C'est ainsi qu'ils avaient toujours entendu leur couple et c'est ainsi qu'à mon avis on peut aussi entendre l'amour, comme une alliance, une équipée, une agrégation de désirs et d'ambitions, d'énergie, de puissance, pour faire front ensemble contre tout ce que la vie peut nous opposer de dur et d'escarpé, d'intimidant, mais aussi pour jouir ensemble des douceurs du chemin (car le chemin peut être beau), afin d'être à la fin le plus heureux possible. Décider d'être deux plutôt que seul, fusionner et être plus fort, plus intelligent, plus enjoué, plus déterminé, plus patient, plus réfléchi, plus résistant, plus ingénieux, plus perspicace sur le chemin de sa vie parce qu'on est deux, parce qu'on a choisi d'emprunter à deux le même chemin tout en gardant ses rêves à soi et des visées distinctes, c'est une façon comme une autre, je crois, de concevoir l'amour, peut-être aussi la plus belle, peut-être même la seule en réalité.

Et puis je ne sais pas si cela fait sens, mais une chanson a particulièrement accompagné cette lecture alors quand cela arrive je crois que je vais vous mettre le lien (pourtant cela n'a rien à voir avec le sujet!)

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17 octobre 2017

# 207 Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable

En cette periode de rentrée littéraire, impossible de passer à côté de la déferlante François-Henri Désérable depuis la sortie d'Un certain M. Piekielny, d'autant plus qu'il fait partie de la séléction Goncourt. Comme j'avais été séduite par son Evariste dont je vous ai reparlé récemment, j'ai immédiatement eu envie de lire son nouveau roman avant que les critiques n'en dévoilent trop.

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Le hasard de la vie pousse François-Henri Désérable à enquêter sur un personnage cité par Romain Gary dans La promesse de l'aube, "un certain M. Piekielny". 

De quoi ça parle en réalité? De Vilnius et de l'extermination de sa communauté juive, de Romain Gary et de lui-même, François-Henri Désérable. Mais surtout de littérature et sous des aspects très divers: de l'impact d'un livre sur le cours de notre vie à la réflexion philosophique sur la fiction et le réel, en passant par la littérature comme "art de la mémoire" cher à Modiano ("c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés") qui obtient le prix Nobel pendant l'écriture de ce roman. 

Pour autant l'auteur nous raconte aussi une histoire: la narration crée une délicieuse attirance pour cette investigation réservant bien des surprises jusque dans la forme du livre (j'ai adoré le chapitre 119). Bref, c'est une pépite, un petit bijou de culture et d'humour qui nous donne le sourire et envie de relire Romain Gary et de découvrir Gogol (encore un soupçon de Russie!). Un vrai moment de bonheur: alliage d'élégance, de subtilité et de finesse, le style de François-Henri Désérable fait souffler un vent nouveau sur la littérature française. 

Les archives lituaniennes se trouvent en périphérie. Je ne les vis pas lors de mon voyage inaugural à Vilnius. Quand je quittai la cour de l’immeuble, au chapitre 9, je me dirigeai vers la vieille ville, passai devant la statue en bronze du petit garçon avec une rose à ses pieds, puis je continuai à marcher au hasard des rues, avec cette mélancolie diffuse qui parfois m’étreint et me fait envisager le monde à travers un filtre sépia.

C’est une affection chronique et méconnue dont je suis peut-être l’unique sujet et qui consiste, pour celui qui en est atteint, à se représenter l’environnement dans lequel il évolue non pas tel qu’il est, mais tel qu’il a été à une période donnée de l’Histoire.

Quand je suis à Paris, mon filtre est révolutionnaire. Ainsi m’est-il arrivé, après avoir descendu en scooter la rue de Rivoli, me faufilant périlleusement et au mépris du code de la route entre divers véhicules motorisés conduits par des chauffeurs diversement polis, de débarquer place de la Concorde et d’apercevoir en son centre, non pas les hiéroglyphes et le pyramidion doré de l’obélisque, mais la Liberté coiffée du bonnet phrygien avec en vis-à-vis sa petite sœur la guillotine, hautaine et majestueuse, avec sa lunette, sa bascule et bien sûr son biseau écarlate, étincelant, maculé du sang de quelques malheureux qu’elle venait de décoiffer sous les vivats de la foule. Qui ne s’est jamais trouvé juché sur un Vespa rutilant devant le bourreau brandissant par les cheveux une tête plus rouge encore, sanguinolente, tout juste séparée de son tronc, celui-là ne connaît pas les frissons que procure un filtre sépia.

 

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12 octobre 2017

# 205 Maître et Serviteur, # 206 Katia (Le bonheur conjugal), Léon Tolstoï

Régulièrement, j'ai besoin de me replonger en Russie...

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La nouvelle de Tolstoï Maître et Serviteur était sur ma liseuse et à la faveur d'un trajet en avion, j'ai enfin lu ce classique. Dans l'hiver russe, un riche marchand roublard préfère braver la tempête plutôt que de laisser une bonne affaire lui passer sous le nez, au péril de sa vie et de celle de son domestique Nikita. Inévitablement, le drame advient. Restituant parfaitement l'atmosphère du piège qui se referme, Tolstoï donne corps à l'inéluctable mais également à la rédemption et à l'idée que l'on est toujours seul (et surtout face à la mort). J'aime l'écriture de Tolstoï, l'ambiance russe avec le "pofigisme" de Nikita et son analyse sociale qui se rapproche ici de l'univers de Zola - même si la comparaison s'arrête là, tant leur divergence est grande sur la question religieuse.

Cette atmosphère russe, on la retrouve bien sûr dans Katia (également connu sous le titre "le bonheur conjugal") que j'ai lu dans la foulée. Ici Tolstoï s'attache au sentiment amoureux, avec une écriture très poétique, sensible et délicate qui sied très bien au sujet. Encore une fois j'y ai retrouvé un naturalisme très zolien, ce qui m'a surprise car bien que contemporains, je n'avais jamais lu d'analyse d'analogie entre ces deux écrivains. 

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Attention, pas mal de misogynie dans ces pages: à la frivolité et l'impulsivité de la narratrice, Tolstoï y oppose un homme réfléchi et posé. Pourtant, en refermant ce roman, je me suis sentie très proche de Katia à laquelle je me suis véritablement attachée. La femme que je suis réalise la chance que j'ai de vivre à une période où le mariage ne fige plus les situations amoureuses. Katia donc, c'est cette jeune femme éprise d'idéal, spontanée et curieuse qui croit en un amour-passion durable, partagé et dont on est, chacun, l'artisan. A l'inverse celui qui va devenir son mari semble se protéger de tout excès, refuse de souffrir de jalousie et finalement par sa passivité ne donne pas la chance à l'amour-passion d'exister. Quelle tristesse que cet amour raisonnable comme idéal du bonheur conjugal!

Ce qu’il m’aurait fallu, c’eût été la lutte : c'eût été que le sentiment nous servit de guide dans la vie, et non point que ce fût la vie qui guidât notre sentiment. J’aurais souhaité m’approcher avec lui de l’abîme et de lui dire : Encore un pas et je m’y précipite, encore un mouvement et je péris ; et lui alors, pâlissant sur le bord de cet abîme, il m’eut saisie de sa main puissante et m’eût tenue en suspens au-dessus du gouffre, si bien que mon cœur s’en fût senti glacé, et il m’eût ensuite emportée là où il l’aurait voulu.

(…)

Dès que je ne l’entendis plus, je m’assis sur le divan et j’eus envie de pleurer. Pourquoi, me disais-je, persiste-t-il à m’humilier avec son calme solennel, à avoir toujours raison vis-à-vis de moi ? Est-ce que je n’ai pas raison, moi aussi, quand je m’ennuie, quand partout je sens le vide, quand je veux vivre, me mouvoir, ne pas rester toujours au même endroit et ne pas sentir le temps marcher sur moi ? Je veux aller en avant, chaque jour, chaque heure ; je veux du nouveau, tandis que lui, il veut demeurer en place et m’y garder avec lui ! Et cependant comme il lui serait facile de me contenter ! Pour cela il n’y a pas besoin qu’il me mène à la ville ; il faudrait seulement qu’il fût comme moi, qu’il ne cherchât point à se briser, à se contraindre de ses propres mains, et qu’il vécût tout simplement. Cela il me le conseille lui-même, et c’est lui qui n’est pas simple, voilà tout.

 

 

 

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04 octobre 2017

# 204 Ma reine, Jean-Baptiste Andréa

Le magazine Lire et Olivia de Lamberterie du Masque et la Plume en font leur coup de coeur de la rentrée littéraire.

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1965, en Provence: exclu par l'école et la société un petit garçon étrange écoule son enfance dans la solitude de la station service tenue par ses parents. A 12 ans, la menace d'être placé dans un centre spécialisé loin de chez lui le décide à partir à la guerre pour devenir un homme. L'itinéraire ne dépassera pas le plateau surplombant sa maison où il y rencontre sa Reine...

"Je l'ai regardée disparaître, j'avais tellement envie de la retenir que j'ai imaginé sa silhouette longtemps après son départ."

Célébrant la différence, l'exceptionnel et la simplicité, ce conte initiatique est une remarquable parabole de l'amour, peut-être le seul apprentissage qui fait véritablement grandir. 130 pages de poésie et d'humour dans lesquelles chacun d'entre nous ayant connu le sentiment amoureux se retrouvera. De l'émerveillement à la déception, tout sonne juste grâce à une rhétorique toute en finesse - la métaphore de la chute est notamment admirable. Et quand la page se tourne, reste une question: tout cela a-t-il vraiment existé?

"Et c'est là que j'ai compris qu'elle ne reviendrait pas. Cette histoire-là était terminée. Il était temps pour moi de me remettre en route."

Un premier roman à lire avant qu'il ne soit trop médiatisé, parce qu'il est de ces livres qu'on aime découvrir et garder un peu pour soi avant de les partager...

"Je ne m'étais pas senti aussi triste depuis la mort de Saturnin. Quand il s'était fait écraser, ma mère m'avait fait un câlin et m'avait expliqué qu'avec le temps ça passerait. Moi je n'y avais pas cru, déjà que je ne comprenais rien au temps je ne voyais pas comment il pouvait faire passer la tristesse. Pourtant c'était vrai, un jour je m'étais réveillé moins triste, et petit à petit j'avais cessé de faire des cauchemars où une voiture couverte de plumes, tellement qu'on en voyait plus la peinture, venait me demander de faire le plein. Je me suis dit que ça serait peut-être pareil avec Viviane, qu'elle cesserait de me manquer à force d'aller chez elle et de trouver tous les jours les volets clos. La différence, c'est qu'en vrai je n'avais pas envie qu'elle arrête de me manquer, mon manque je m'y cramponnais et c'est sûrement pour ça que le coup du temps n'a pas fonctionné. Un soir, l'une des rares fois où il a ouvert la bouche, Matti m'a demandé ce qu'elle avait de spécial cette fille. Moi j'ai juste haussé les épaules mais je me souvenais qu'avec elle, je n'avais plus peur de rien, c'était un sentiment agréable qui m'avait rendu la vie plus facile. C'était trop compliqué de lui expliquer avec des mots."

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26 septembre 2017

# 203 Underground Railroad, Colson Whitehead

Difficile de passer à côté de l'arrivée en France d'Underground Railroad qui a raflé l'an dernier le prix Pulitzer et le National Book Award: les critiques saluent ici aussi unanimement ce grand roman américain. Le titre m'a immédiatement attirée, je le trouve terriblement "rock", on dirait du Jim Morrison, non?

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Avant la guerre de sécession dans une plantation de coton de Georgie, Cora, une jeune esclave abandonnée par sa mère qui a réussit à s'échapper, subit la cruauté et la terreur de la famille Randall. Dans cet environnement hostile, Caesar lui tend la main : un révélateur et un inspirateur qui lui fait prendre conscience de l'évidence, il faut fuir. 

C'est l'histoire de l'esclavage portée par la diversité des personnages mis en scène et du réseau clandestin nommé Underground Railroad, que Colson Whitehead matérialise avec une justesse qui puise son originalité dans son imaginaire enfantin. Et l'on suit ainsi Cora de gare en gare, dans des trains tous différents,  poursuivie par un terrifiant chasseur d'esclaves. Chaque État symbolise alors une forme de racisme, de discrimination entre les blancs et les gens de couleur, ou au contraire un havre de paix. Mais une chose est certaine, la liberté et l'égalité ne sont jamais définitivement gagnées donnant ainsi à ce roman une dimension très actuelle. Pour autant, Colson Whitehead évite le piège de la victimisation et nous laisse un message très positif sur la responsabilité de chacun d'être "éclairé" (le livre est un objet essentiel de ce roman) et de lutte contre l'obscurantisme.

L'histoire est haletante - il s'agit d'une vraie épopée avec ses ressorts narratifs, tout en se rapprochant du conte initiatique qui aurait pour voyageur la liberté, avec un message politique assumé (et que je partage, évidemment).

George cisaillait son violon, dont les notes montaient en volutes dans la nuit telles les étincelles jaillies d'un feu. Personne ne s'approcha pour l'entrainer dans cette joyeuse folie.

La musique cessa. Le cercle se brisa. Il arrive parfois qu'une esclave se perde dans un bref tourbillon libérateur. Sous l'emprise d'une rêverie soudaine au milieu des sillons, ou en démêlant les énigmes d'un rêve matinal. Au milieu d'une chanson dans la chaleur d'un dimanche soir. Et puis ça revient, inévitablement: le cri du régisseur, la cloche qui sonne la reprise du travail, l'ombre du maître, lui rappelant qu'elle n'est humaine que pour un instant fugace dans l'éternité de sa servitude. 

 

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