Rallumer les étoiles

14 janvier 2020

# 288 Ritournelle de la faim, J.M.G. Le Clézio

Les années folles s'éteignent, on fait encore illusion dans le cercle d'Alexandre Brun. La jeune héroïne Ethel qui assiste aux réceptions de son père perçoit confusément les changements autour d'elle: la fin de la grandeur familiale, sa spoliation d'héritage et le basculement politique. A l'âge où les amitiés ont l'intensité des coups de foudre (tous les passages qui décrivent sa relation à son amie Xenia sont d'une justesse inouïe), Le Clézio nous parle avant tout de cette jeune femme attachante à travers laquelle on retrouve sa mère. La Seconde Guerre mondiale signe son entrée brutale dans le monde des adultes.

La fluidité du récit porté par le personnage d'Ethel nous happe dès le début sans être alourdie par la complexité narrative pourtant brillante. A travers le destin d'Ethel, l'auteur nous questionne sur les thèmes qui font sa signature: la faim de vivre, la frustration et l'insatisfaction face à la douce quiétude, le désir de tempête et d'ailleurs, le renoncement aussi... 

La grande subtilité de Le Clézio qui ouvre et ferme ce roman avec des éléments personnels donne à cette lecture, une fois terminée, une portée bien plus profonde qu'il n'y parait. C'est en tous cas ce que j'ai voulu y voir, probablement motivée par une raison qui n'est pas que littéraire et qui a donné au court paragraphe sur le Boléro de Ravel un aspect intime. Cette musique est d'ailleurs un exemple parfait de l'adresse de Le Clézio en fil conducteur entre l'autobiographie et le roman.

Cette coïncidence m'a touchée car du Boléro de Ravel, je ne connaissais presque rien jusqu'à cet été où je suis tombée par hasard à Moscou sur la jolie place Maya Plissetskaïa, une danseuse dont j'ai alors découvert le répertoire. A la fois lascive et violente, son interprétation du Boléro est particulièrement émouvante.

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Vous l'avez compris, je poursuis ma découverte de l'oeuvre de Le Clézio et je vous signale ce podcast que j'aime beaucoup:

https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-oeuvres/j-m-g-le-clezio-14-vie-secrete

"il a fait de ces ailleurs son chez-soi"...

 

 

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08 janvier 2020

# 287 Cent millions d'années et un jour, Jean-Baptiste Andrea

C'est A. qui m'a signalé cet automne la sortie du deuxième roman de Jean-Baptiste Andrea (je lui avais fait découvrir Ma Reine il y a deux ans), alors quand je l'ai vu sur le présentoir des nouveautés de ma médiathèque, je n'ai pas hésité, même s'il avait été assez modéré dans sa recommandation. 

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L'idée de départ est séduisante : le narrateur, paléontologue, décide à cinquante deux ans de poursuivre une chimère. Sur la base de quelques minces indices il monte une expédition pour mettre à jour ce qu'il pense être la trouvaille du siècle. Mais rapidement l'histoire s'embrouille entre les analepses sur son enfance et les personnages secondaires trop caricaturaux. Ce roman n'a pas la finesse psychologique de Ma Reine et manque de légèreté. C'est dommage car l'écriture de Jean-Baptiste Andrea est prometteuse.

Néanmoins, le lire en étant en vacances dans les Alpes a eu une saveur particulière et un effet inattendu, pour moi qui aime tant cette semaine de sport d'hiver. Les cicatrices des remontées mécaniques sur le paysage, cette recherche de sensation très normée et l'absence totale de mixité sociale sur les pistes: il est bon parfois de se remettre en cause. J'aimerais être assez sportive pour pratiquer le ski (snowboard?) de randonnée, moins artificiel, à l'image de François d'Haene que je vous invite à suivre sur instagram ou strava ainsi que Max Romey "travel painter" dont les aquarelles sont d'une poésie absolument dingue. 

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05 janvier 2020

# 286 Capitale de la douleur, Paul Eluard

On commence cette nouvelle année (qui sera la dixième de ce blog, je n'en reviens pas de mon assiduité!) en poésie. J'aimerais promettre en guise de bonne résolution de chroniquer chaque mois un poète mais je sais très bien qu'il suffit que je formule une contrainte pour ne pas m'y tenir.

Je lisais beaucoup de poésie adolescente, j'ai perdu cette habitude, je le regrette car j'aime l'exigence intellectuelle et émotionnelle que réclame le fait de se plonger dans ce style d'écriture particulier. 

J'ai acheté ce recueil parce qu'il me restait quelques euros sur des chèques culture qui allaient atteindre leur date de péremption  (ça commence fort côté romantisme). Allez savoir pourquoi c'est le nom de Paul Eluard qui m'est venue spontanément et dans le rayon, Capitale de la douleur s'est imposé comme une évidence tellement ce titre me foudroie de sa beauté, comme lorsque je l'ai découvert il y a 25 ans. 

En peinture comme en poésie, j'aime les surréalistes. Ils ont ce regard libre et sincère, cette matérialisation du rêve, cette expression spontanée qui semble venir de l'intérieur et qui en tous cas rayonne et me console. Ce mouvement percuté dès son émergence par la première guerre mondiale a réussi à se développer dans la période si dangereuse de l'entre-deux-guerre. Ne serait-ce que pour cet emblème de trait d'union entre deux mondes, les surréalistes démontrent mieux que quiconque la place indispensable de l'Art dans l'Histoire.

Paul Eluard, c'est la célébration de l'amour, lui qui ne voulait pas s'enfermer dans la monogamie mais qui fût profondément malheureux d'avoir à partager Gala, c'est un courage politique qui force le respect, c'est une écriture saisissante. 

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27 décembre 2019

# 285 Le dernier hiver du Cid, Jérôme Garcin

"J'ai entendu parler d'un livre sur Gérard Philippe, tu savais qu'il était mort si jeune"? Déjà c'est un miracle que je connaisse l'acteur... L'enthousiasme de Quentin a éveillé ma curiosité, j'ai fait ma petite enquête et j'ai téléchargé Le dernier hiver du Cid écrit par Jérôme Garcin (le maître de cérémonie du Masque et La Plume et dont les chroniques au Nouvel Obs ont souvent fait l'objet de discussions avec mon père). Le lendemain Quentin m'apportait la version papier de ce même livre (ces petits détails qui me rappellent ce qu'est une grande amitié).

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Une semaine plus tard je lui livrais mon avis sans trop de concession: j'ai beaucoup aimé les premiers chapitres, Ramatuelle, l'annonce du diagnostic, mais ensuite, la litanie de sa filmographie est rapidement lassante. Il n'y a jamais de parti pris ou de mise en perspective, Jérôme Garcin se contente de lister ce qu'a fait Gérard Philippe et ce qu'il aurait dû faire s'il n'était pas mort aussi jeune. Aucun intérêt.

En outre cette façon de ne pas se positionner par rapport à la décision d'Anne est insupportable, alors qu'il y avait là un vrai sujet de roman. Entre dire et se taire, ma position est pourtant spontanément de me dire qu'elle lui a volé les deux dernières semaines de sa vie. 

Les critiques sont plutôt positives sur ce roman et si Quentin me rejoint sur le manque d'intérêt de l'énumération des films et pièces de théâtre qui firent sa carrière, lui qui a vu tous les films de Gérard Philippe nuance mes propos et trouve l'éclairage intime de sa vie de famille intéressante: il me manque probablement sa culture cinématographique pour apprécier cette biographie particulière.

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* Arrangement, cadrage tésuronvoipamoné? et photos by M.

 

 

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22 décembre 2019

# 283 Un certain Paul Darrigrand, # 284 Dîner à Montréal, Philippe Besson

Je sais que Philippe Besson est devenu un personnage de la Macronie et fait l'objet d'un déferlement médiatique mais ce n'est pas du tout l'objet de mon propos aujourd'hui, d'autant plus que je n'ai pas lu son roman sur le Président.

J'en ai déjà parlé ici: Philippe Besson est un auteur qui me touche beaucoup, que ce soit dans ses fictions (Se résoudre aux adieux, La trahison de Thomas Spencer) ou dans ses romans autobiographiques. Je trouve son analyse et son introspection sur les rapports amoureux toujours très justes et nuancées avec ce qu'il faut d'auto-dérision. Et puis Arrête avec tes mensonges est sorti exactement au moment où moi aussi j'arrêtais avec mes mensonges, alors ça a créé une proximité un peu étrange avec lui. Depuis ce roman, il poursuit son chemin sur l'écriture autobiographique avec deux romans publiés cette année: Un certain Paul Darrigrand et Dîner à Montréal. Comme je suis d'abord tombée sur ce dernier à ma Médiathèque, je les ai lus dans le mauvais ordre.

Peu importe: j'y ai retrouvé cet écho, surtout dans l'examen de son histoire avec ce fameux Paul ainsi que des passages plein d'élégance sur les relations qui "soignent", ces personnes qui n'ont eu qu'un bref passage dans notre vie et qui ignorent probablement leur impact positif sur nous. 

Au delà de l'influence du premier amour sur nos relations amoureuses, c'est le questionnement un peu narcissique du "Ai-je vraiment compté?" qu'approfondit Philippe Besson. Alors que ce n'est pas du tout un sujet préoccupation de mon côté - je sais pour qui j'ai été importante et j'éprouve très rarement, voir jamais, le sentiment de nostalgie nécessaire à cette interrogation - ses propos ont néanmoins suscité des pistes de réflexion sur ce que l'on peut reproduire inconsciemment et sur nos insécurités. 

Au fil des romans, Philippe Besson a su poser des mots sur ce qui l'attirait dans sa démarche d'écriture et il l'explique dans une interview sur Europe 1:

"Ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce que les gens disent - car ce n’est pas très intéressant - mais plutôt ce qu’ils ne disent pas, ce que les gens cachent. Le détail qui révèle la grande histoire, la quête du secret. Vous avez des gens qui vont se révéler dans un geste, dans un raclement de gorge, dans un malaise à un moment précis. C'est ça qui est intéressant et j'y suis très sensible."

il est évident que cette notion de secret m'a touchée, la relation cachée nous met dans l'ombre (et à ce titre peut être destructeur de confiance en soi) tout en permettant paradoxalement une vraie intimité lumineuse et naturelle, isolée du regard extérieur.

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05 décembre 2019

# 282 La personne de confiance, Didier Van Cauwelaert

Quand je vais à la Médiathèque je regarde toujours le présentoir des nouveautés. Ce jour-là mon oeil est attiré par le dernier roman de Didier Van Cauwelaert, je parcours la quatrième de couverture et je me dis que la légèreté d'un feel-good book fera un bon intermède avant le prochain Le Clézio (🎶Tu lis ses poètes, aimes ses tableaux 🎶). 

Grutier à la fourrière, Max enlève par mégarde une voiture dans laquelle se trouve Madeleine, une ancienne résistante à la tête d'un empire commercial. Sous forme d'un monologue lors d'une garde à vue, le narrateur retrace l'histoire de cette rencontre improbable qui va l'emmener avec son amie Samira de sa banlieue du 93 à la Bretagne en passant par la Suisse.

Un périple absolument pas crédible et plein de bons sentiments, un humour qui manque de finesse et une écriture trop simple : décidément je ne suis pas une adepte de cette littérature mais je vous conseille quand même La personne de confiance si vous souhaitez un récit facile et sans trop d'exigence intellectuelle...

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Il vous manquait non?  

 

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30 novembre 2019

# 280 L'Africain, # 281 Désert, J.M.G. Le Clézio

- "Te parler de mes lectures... C'est pas facile... [silence] Ben voilà mon auteur préféré c'est Le Clézio!"

...

J'ai bafouillé un "ah... oui .... il a écrit sur la ville... non!?" (Répartie super naze et réflexe conficulture de mes années à Sciences-Po). Avouez que ce n'est quand même pas commun comme "auteur préféré" mais aujourd'hui ça ne m'étonne plus de lui qui compte parmi ses lectures d'enfance "les 12 tomes de Tout l'Univers" (véridique)...

- "Je ne sais pas j'aime surtout ses écrits sur les voyages."

Effectivement j'avais étudié quelques textes de cet auteur lors de mes cours de culture générale, au milieu de Bourdieu et Levi-Strauss, autant dire que je suis passée complètement à côté de sa dimension romanesque.

J'ai commencé par L'Africain car c'était le seul livre disponible en e-book. Je ne regrette pas: je l'ai lu très facilement et sa composante fortement autobiographique et ses interrogations sur son ascendance m'ont permis de mieux comprendre Désert .

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Il y a en effet dans Désert que j'ai lu dans la foulée à la fois la question des origines et cette part d'imagination propre à l'enfance : je me représente très bien le petit garçon qu'il a été rêver lors de sa vie en Afrique à ces destins des peuples du Sahara. Même si ce n'est probablement qu'une extrapolation infondée de ma part, Lalla et Nour sont exactement le genre de personnages que je créais gamine en pensée avant de m'endormir et dont la vie et les péripéties pouvaient s'accélérer dans un espace-temps improbable. 

Quoiqu'il en soit ce livre surprenant mêle romantisme et fantastique, nous fait voyager et se révèle entre les lignes le miroir du décalage entre la société d'aujourd'hui et celle de nos racines ancestrales. Un roman qui n'a rien perdu de sa modernité 40 ans plus tard!


🎧 The Raconteurs - Together  

the raconteurs together 

 

 

 

 

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14 novembre 2019

# 279 La panthère des neiges, Sylvain Tesson

Difficile de lire ces dernières semaines : à chaque fois, son souvenir me submergeait, je posais mon livre et je rêvais éveillée à elle, à sa façon d'être toujours là dès que je lisais, et les larmes montaient invariablement. J'en ai parlé plusieurs fois ici, ce chat m'a toujours accompagnée dans la lecture, c'était un rituel profondément ancré, d'ailleurs David nous prenait souvent en photo tellement c'était étonnant. Mimi, c'est surtout 16 ans de ma vie, son départ représente aussi ça, les pages qui se sont tournées et l'effondrement des certitudes que l'on peut avoir à 24 ans.

Mon chagrin vous paraitra certainement ridicule, mais dire au revoir à ce chat en lui tenant la papatte pendant son endormissement final a été une réelle épreuve pour moi. Et puis au fil des jours, un phénomène assez touchant s'est produit: Zeus a réinventé un cérémonial : il vient sur moi dès que je prends ma liseuse et réclame ses cinq minutes de grattouilles puis il s'endort contre mes jambes. Ce chat me guérit de tant de choses.

Pour retrouver le goût de lire, un seul remède, un récit de félin: La panthère des neiges.  Il faut dire qu'il est écrit par Sylvain Tesson qui est en grande partie responsable de mon addiction à la Russie.

L'auteur suit son ami photographe animalier Vincent Munier dans le Tibet à la rencontre de la panthère des neiges. Apprendre l'attente pour l'écrivain voyageur: un défi. 

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Au final, 176 pages lumineuses qui nous invitent à regarder la beauté du monde. Une suite parfaite à son roman Dans les forêts de Sibérie où déjà en 2011, la nature (et la vodka) apaisait ses blessures. Son processus d'écriture transparaît aussi entre les lignes, l'autodérision n'est jamais bien loin et le résultat se révèle d'une poésie profonde.

"Avec Munier, je commençais à saisir que la contemplation des bêtes vous projette devant votre reflet inversé. Les animaux incarnent la volupté, la liberté,  l'autonomie : ce à quoi nous avons renoncé."

"L'homme brûlait de faire ce qu'il redoutait, aspirait à transgresser ce qu'il venait de bâtir, rêvait d'aventures une fois rentré chez lui mais pleurait Pénélope dès qu'il naviguait. Capable de tous les embarquements possibles, il se condamnait à n'être jamais content. Il rêvait de l'"en même temps". Mais l'"en même temps" n'est pas biologiquement possible, ni psychologiquement souhaitable, ni politiquement tenable."

"Chercher des coupables occupait le temps et économisait l'introspection.

Mais je n'avais rien à consoler puisque j'avais croisé le beau visage de l'esprit des pierres. Son image, glissée sous mes paupières, vivait en moi. Quand je fermais les yeux, je voyais sa face de chat hautain, ses traits plissés vers un museau délicat et terrible. J'avais vu la panthère, j'avais volé le feu. Je portais en moi le tison.

J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fût-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné."

 

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29 octobre 2019

# 278 Chien Blanc, Romain Gary

Ca faisait un moment que je voulais assister à une représentation de danse contemporaine et j'ai profité du Festival d'Automne pour aller voir White Dog de Latifa Laâbissi, encouragée par la critique du Monde.

Bon.

On ne va pas se mentir, je ne suis pas encore assez perchée pour apprécier ce niveau d'abstraction. Et puis c'est une danse très ancrée dans le sol, un rapport au corps complètement inversé au classique. L'incompréhension totale pour moi qui recherche dans la pratique de ce sport de la légèreté, de l'harmonie et une certaine idée de la poésie par le mouvement. 

Comme je suis du genre à voir le verre à moitié plein - petit clin d'oeil à la citation de Joey Starr - j'avais consciencieusement lu le synopsis (même avec ça ET l'article du Monde j'ai rien compris, c'est dire) et j'avais noté le lien entre le nom du spectacle et le titre du roman de Romain Gary Chien Blanc

Romain Gary: c'est la certitude de passer un bon moment de lecture, avec ce qu'il faut d'élitisme dans l'écriture, de sens de la narration et de grain de folie. Avec lui on a toujours le sentiment étrange de se sentir en quelque sorte un peu privilégié d'avoir lu un roman pourtant accessible à tous. 

En outre il est irrémédiablement lié à deux personnes très importantes dans ma vie: ma soeur qui aime cet auteur bien plus que moi encore et qui a tout lu de lui et Christophe qui avait dans ses mains Les racines du ciel lors de son premier jour de mission pour moi. 

Chien Blanc est un roman à plusieurs niveaux de lecture: il y a l'amour de Gary pour ses animaux. Quand il fait parler son chat, quand il passe des heures auprès de son chien, comment ne pas m'y reconnaître, moi qui viens justement de vivre une nuit d'insomnie à veiller mon chat?

Il y a aussi bien évidemment son propos sur le racisme et le communautarisme. C'est une réflexion toujours d'actualité cinquante ans plus tard : je me souviens d'une personne se situant soi-disant bien à gauche sur l'échiquier politique et me faisant une réflexion dégradante sur la majorité noire dans mon RER, soulevant en moi une incompréhension et une nausée confuse sur ce racisme ordinaire. Le multiculturalisme oui, mais pas trop près de moi quand même. Malaise.

Enfin il y a Romain Gary lui même dont je me sens tellement proche quand je lis ceci: 

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 "Je regarde la solution qui est là, sous mes yeux et dans le ventre de cette Blanche enceinte, le seul avenir possible, cette harmonie des contrastes qui a été depuis toujours la loi la plus profonde de la terre. Hurler, c'est à dire écrire? Dites-moi donc le titre d'une seule oeuvre littéraire, depuis Homère jusqu'à Tolstoï, depuis Shakespeare jusqu'à Soljénitsine, qui ait remédié..."

 

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15 octobre 2019

# 277 La clé USB, Jean-Philippe Toussaint

"Je regardais cette ville inconnue à travers la vitre du taxi, et je songeai que, dans cette parenthèse dans ma vie que constituait ce voyage en Chine, au coeur même de ce blanc que j'avais ménagé dans mon emploi du temps, j'étais en train d'ouvrir une nouvelle parenthèse, une parenthèse dans la parenthèse en quelque sorte, encore plus secrète, encore plus vertigineuse."

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Si vous lisez La clé USB de Jean-Philippe Toussaint comme un thriller technologique, c'est à dire au premier degré, vous aurez probablement le même avis négatif que A. Mais si vous l'apréhendez en connaissant un peu cet auteur, surtout si vous avez lu le petit bijou qu'est L'Urgence et la Patience, alors vous vous enthousiasmerez peut-être comme moi de la subtilité d'une double lecture, exactement comme le narrateur qui s'intéresse aux backdoors des machines à miner la cryptomonnaie. Et si vous ne comprenez pas cette dernière phrase, il me semble que ce n'est pas très important, tout l'intérêt du récit tient à la symbolique du voyage secret que va effectuer le narrateur après avoir trouvé une clé USB (les multiples sens de ces deux mots du titre annoncent la couleur du texte à tiroir). La transmission de la mémoire, les portes cachées, l'abstraction du temps et de l'espace: si en plus de ces éléments vous (re)lisez ce livre en sachant que le père de l'auteur écrivait des romans policiers, alors vous saisirez mieux la dimension autobiographique de ce récit et sa brillante dernière partie, inattendue.

Quoiqu'il en soit, La clé USB confirme que l'écriture de Jean-Philippe Toussaint suscite chez moi une émotion bien particulière et comme dans ses romans précédents il me semble que je me laisse porter là où il veut m'emmener. Un joli voyage introspectif.

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