Rallumer les étoiles

21 septembre 2018

# 244 Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal

Sur le nouveau roman de Maylis de Kerangal, j'avais lu des critiques élogieuses et entendu des avis négatifs... Quand je l'ai reçu en cadeau d'anniversaire, j'étais ravie: j'allais pouvoir me faire mon opinion et puis surtout je garde un très bon souvenir de Réparer les vivants

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Dans Un monde à portée de main, on suit le parcours de Paula, jeune femme indécise qui se lance dans des études artistiques un peu par hasard. 

Fidèle à son style, Maylis de Kérangal nous plonge dans le monde de la peinture avec son attachement particulier au détail. Seulement voilà, là où dans Réparer les vivants l'extrême précision de la procédure technique du don d'organe était au service de l'émotion et de l'éthique, cette fois-ci l'effet est raté. La profusion sémantique sur les pinceaux, les matières et les couleurs - jusqu'aux noms des rues: "Parme" et "Métal"! - semble être posée "à côté" de l'histoire. Une fois passé le prolepse complètement inutile et la première partie dont j'ai allègrement lu en diagonale certains paragraphes techniques, la seconde partie s'est avérée plus agréable. 

Dommage, ce livre aurait mérité d'être allégé en couleur et plus travaillé car l'intention est très intéressante : le parcours initiatique de cette jeune fille allié au thème du trompe-l'oeil, de la créativité et du retour aux origine de l'art aurait dû donner lieu à un récit bien plus profond. L'idée de l'expression de soi dans un cadre contraint est forcément porteuse d'un message plus universel que ce roman, d'autant que l'écriture de Maylis de Kérangal reste majestueuse.

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09 septembre 2018

# 243 La petite maison dans la Prairie, Laura Ingalls Wilder

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Depuis que j'évoque ici ce souvenir d'enfance, il était temps que j'en fasse un post à part entière...

Marie a trouvé dans une « boite à livres » en bas de chez elle les sept premiers volumes de La petite maison dans la Prairie précisément le lendemain d’une discussion où nous nous demandions si nos filles y seraient autant accro que nous. Ça m’a donné envie de les relire et une recherche sur le bon coin m'a permis d'acquérir pour trois fois rien la collection complète dans la même édition que celle que nous empruntions petites à la bibliothèque. La personne qui me l'a vendue a ajouté au lot une biographie : La vie aventureuse de Laura Ingalls Wilder de William Anderson.

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Je ne les ai pas lus d'une traite (mais presque) et en tous cas chaque volume a été avalé en moins de vingt-quatre heures : j’ai retrouvé exactement le même plaisir de lecture qu'à dix ans. 

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Alors oui, c'est de la littérature "jeunesse" avec tout ce que cela peut comporter de romance naïve et de bienveillance: c'est certain, il ne faut pas s'attendre à un recit subversif. Néanmoins, par sa forme autobiographique, il nous livre un témoignage passionnant sur la conquête de l'ouest aux Etats-Unis, et entre les lignes, on y découvre la politique américaine (les lois incitatives donnant un droit de propriété), la pauvreté, l'instabilité et la dangerosité de la vie de pionniers : un ensemble d'éléments qui me semblent importants pour comprendre l'Amérique d'aujourdhui. 

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J’ai survolé la première moitié de la biographie car elle est trop répétitive par rapport aux huit tomes, en revanche j’ai lu la seconde partie sur la vie de Laura Ingalls après la naissance de sa fille et c'était très intéressant: comment cette fille destinée à une vie d'agricultrice est-elle devenue un des écrivains de jeunesse les plus populaires de son pays?

NB: cette histoire n’a RIEN à voir avec l’ineptie monumentale qu’est la série télé du même nom.  

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02 septembre 2018

# 242 Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie

J’ai toujours rêvé d’écrire des horoscopes et à une époque je lisais celui de 20minutes tous les matins à mon équipe projet. C’est un bête programme informatique qui mélange indéfiniment les mêmes phrases mais je soupçonne quand même un peu d’humain derrière tout ça car le pauvre Timothée Capricorne s’en prenait plein la tête tandis que mon Poisson Christophe avait toujours des journées positives.

20minutes sous la plume de Benjamin Chapon (avec un nom pareil il ne pouvait que s’intéresser aux signes zodiacaux non?) ne se prend vraiment pas au sérieux et a même ajouté le signe "cerf-panthère" que je trouve drôlissime - j’ai l’humour très « Cité de la peur », que voulez-vous!

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Malgré le doute introduit par les serpentairophiles (ne serais-je pas lion finalement?), j’ai quand même gardé mon habitude horoscopale.

Nous voilà donc à mercredi dernier (l’intro touche à sa fin, je vous rassure):

« Je ne sais pas quand est ton anniversaire mais comme tu es du signe de la Vierge je me suis dit que ça devait être bientôt » <= Seriously t’écris ça dans une fiction, on te dit que t'exagères, que c’est pas crédible, non?

Me voilà donc avec trois bouquins de la rentrée littéraire: Maylis de Kerangal "parce que j’ai vu sur ton blog que t’avais bien aimé Revoir les vivants" (?!? Non RÉPARER 😂) , La grande idée "parce que c’est le plus controversé, comme ça tu me diras ce que toi tu en penses" et le premier livre d’Olivia de Lamberterie "parce qu’elle est critique au Masque et la plume, même si bon ça ne se fait pas trop d'offrir un bouquin qui parle du suicide de son frère pour ton anniversaire"*.

Je décide de commencer Avec toutes mes sympathies dès le lendemain, j'en avais entendu parler et j'aime beaucoup les interventions d'Olivia de Lamberterie à la radio: elle est hyper naturelle et comme tous les participants du Masque et La Plume très sincère dans ses avis que je partage souvent. C'est elle qui m'a fait découvrir Une certaine vision du monde d'Alessandro Baricco lorsque j'avais assisté à l'émission

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Je l'ai lu en un temps record, impossible de le lâcher. C'est à la fois touchant et drôle, pudique et profond, personnel et universel: quiconque a dû faire face à une perte irréversible se retrouvera dans son cheminement. "Où es-tu?" : mettre des mots sur l'absence ("le chagrin est une traversée, il faut nager jusqu'à atteindre une rive inconnue, au milieu d'îles et d'écueils."), on ne dira jamais assez combien on avance en écrivant. Olivia de Lamberterie le fait avec poésie et subtilité, avec humour aussi - les passages sur le magnétiseur ou sur l'explication du titre sont hilarants- et l'air de rien nous amène aux vraies questions:

"Est-ce que mon frère m'aimait? Est-ce qu'il pensait souvent à moi? Ces questions sans fond sont un piège. D'autant qu'elles sont de la fausse monnaie, il faut penser à l'envers pour y voir juste: est-ce que moi je l'ai assez aimé?"

Au delà de la douleur de la disparition, elle dessine aussi en filigrane une réflexion sur le corps, ces maladies où l’on se blesse, où on se porte atteinte à soi-même, que ce soit par le suicide ou par une addiction: à ce moment là me revient toujours le formidable texte de Christophe Ono-Dit-Biot dans Plonger: « Ne néglige jamais ton corps. (...). Fais en ton meilleur allié».

Extrait 1:

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Extrait 2:

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Extrait 3:

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La rentrée commence très bien!

Si toutefois de votre côté vous n'étiez pas aussi enthousiastes que moi face à la reprise du chemin de l'école ou du travail, n'oubliez pas de prolonger l'été avec un brin de poésie, un soupçon de lecture, et pourquoi pas quelques lignes d'écriture... 

* Tu es tout excusé car en vrai, mon anniversaire, c'est le 4 septembre.

23 août 2018

# 241 L'Amant, Marguerite Duras

Il faut que je vous parle de la bibliothèque familiale: c'était un meuble immense, rempli de livres (logique pour une bibliothèque) jusqu'au plafond. En bas les bandes dessinées - je les ai toutes lues, les Asterix, les Tintins et les Lucky Luke - dans les étages un mélange d'ouvrages anciens hérités et de nouveautés, des romans classiques et d'autres plus légers. Je crois que c'est en partie grâce à cette bibliothèque que j'ai aimé lire de façon presque compulsive, aucun livre ne nous était interdit. J'ai lu tous les Alexandre Dumas et tous les Zola parce qu'il étaient là, sous mes yeux, accessibles. Le meuble a suivi les déménagements, il s'est arrété dans une pièce qui n'est plus de celles où je m'arrêterai, moi, mais qui j'espère inspirera aussi ma fille quand elle y sera en vacances.

Dans leur maison de campagne mes parents ont reproduit ce mur de livres et certains ont suivi. C'est le cas de L'Amant de Marguerite Duras. 

Cet été je leur ai prêté ma liseuse et la veille du départ j'ai refait les mêmes gestes : effleurer les couvertures sur les étagères, la tête inclinée pour lire les tranches, hésitante, et puis le titre qui m'arrête, Duras, cela fait longtemps... Le livre est court, le format léger: idéal pour le trajet retour.

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La première fois que je l'ai lu j'étais trop jeune: je devais avoir 13 ou 14 ans, et c'est bien simple, je n'ai rien compris. Je l'ai relu du haut de mes vingt ans avec plaisir. A trente-ans-pour-toujours, c'est encore une autre lecture, plus psychologique: cet homme qui la libère du carcan familial, lui révèle son corps et à travers ce corps son désir d'écrire. Bien loin du récit érotique auquel on peut s'attendre au regard du titre, L'Amant c'est l'apprentissage de soi, de la libération, l'analyse de tout ce qui nous enferme, de ce qui nous entrave. Cette mère et ces frères, symboles d'un passé toujours présent, et dans l'écriture si particulière de Maguerite Duras une rage de vivre, un désir fou de liberté.

L'Amant est de ces livres que l'on devrait relire à chaque étape de sa vie.

Clique ici (:D si ça vous plait je promets de m'améliorer!) Extrait lu L'Amant 

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20 août 2018

# 240 Petit manuel de résistance contemporaine, Cyril Dion

« J’espère qu’à la lecture de ce livre vous sentirez poindre dans vos membres, dans votre poitrine, ce souffle si caractéristique de la liberté. Cette incomparable envie de créer, d’être utile. Le besoin de contribuer à quelque chose de plus vaste que vous. De participer à un mouvement dont nos enfants et nos petits-enfants se souviendront lorsqu’ils étudieront ce moment clé de notre histoire. Celui où nous avons décidé de ne pas renoncer. »

Ma soeurette est ma principale source de prise de conscience écologique : parce qu’elle travaille avec passion dans le secteur de l’environnement bien sûr et qu’elle sait vulgariser son savoir avec un point de vue très pragmatique et surtout pas culpabilisant, mais aussi et surtout parce qu’à son niveau, sans viser la perfection, elle essaie d’appliquer cette conscience écologique à son quotidien : se passer de voiture, créer un jardin partagé, remplacer les serviettes en papier par celles en tissu…

Ma fille est mon autre moteur : quand elle aura mon âge, il fera en moyenne cinq degrés de plus; je vois sur elle tous les méfaits de la pollution, elle est aussi allergique que moi et je me doute que ses tests d’intolérances alimentaires ressembleront aux miens… Un matin, alors que je préparais son petit-déjeuner, en lisant la composition du paquet de céréales, je me suis dit « mais je suis en train de l’empoisonner là, en fait». La violence de ce propos m’a véritablement bouleversée et depuis je remplace tout ce que je peux par du « fait-maison », à commencer par ce premier repas de la journée.

Il y a aussi eu ce livre Effondrement qui m’a beaucoup marquée ainsi que dernièrement les interventions de Cyril Dion entendu à la radio. Je m’étais promis de lire cet été son Petit manuel de résistance contemporaine et j'attends le retour d'Emma pour regarder avec elle son documentaire Demain.

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Dès les premières pages, l’évidence ressurgit : nous pourrions bien être le prochain chapitre d’Effondrement justement. Seule l’issue reste encore ouverte: sommes-nous voués à la disparition ou bien réussirons-nous à sauver notre civilisation ?

Ce que j’aime chez Cyril Dion c’est qu’il met les mots sur ce qui fait défaut aujourd’hui : oui nous prenons tous conscience de la catastrophe vers laquelle nous nous dirigeons (qui n’a pas au moins une fois relayé un article sur la disparition des abeilles, sur le scandale Monsanto ou sur les maladies neurodégénératives liées directement à l’usage des pesticides?) mais la tâche nous parait si colossale, les enjeux économiques tellement piégés dans la mondialisation et le capitalisme, les politiques si frileux que le « à quoi bon ? » l’emporte au moment d'opter pour une consommation plus responsable. Je ne crois pas que cette nouvelle façon de consommer soit plus contraignante comme on l’entend souvent (la preuve : faire des crêpes ou des yaourts maison sans produits nocifs ajoutés me prend réellement moins de temps que d’aller acheter ces mêmes produits bourrés d’additifs au supermarché), elle demande « simplement » une énorme remise en question de nos modes de vie et une réorganisation qui se mesure sur le long terme et certainement pas sur un cycle électoral de cinq ans…

Evidemment nos gestes individuels pèsent peu mais outre qu’ils nous permettent chaque jour à chacun de réaliser les aberrations que l’on nous impose, en réalité comme le rappelle Cyril Dion, c’est bien la somme de ces individus qui feront changer les choses. Ce qui me ferait vraiment plaisir, ce serait que vous me laissiez en commentaire vos petits gestes quotidiens éco-responsables et en cette période de rentrée vos bonnes résolutions. En ce qui me concerne, inspirée par l’aventure de Marie Cochard je vais essayer de ne plus confondre frigo et placard, dans l’objectif de remplacer celui que j’ai par un format plus petit et moins consommateur d’énergie.

« Choisir est épanouissant. Inventer est fichtrement excitant. Sortir du conformisme renforce l’estime de soi. Etre bien dans ses baskets est contagieux. Résister en ce début de XXIe siècle commence donc, selon moi, par refuser la colonisation des esprits, la standardisation de l’imaginaire. « Créer c’est résister. Résister, c’est créer », écrivait le regretté Stéphane Hessel en 2010. Et il s’y connaissait en résistance… »

C’est un essai vraiment intéressant, bien écrit, assez court, mais si toutefois cette lecture vous rebute, je vous invite à podcaster certaines émissions où Cyril Dion intervient :

https://www.franceinter.fr/emissions/le-temps-d-un-bivouac/le-temps-d-un-bivouac-17-juillet-2018-0?xtmc=cyril_dion&xtnp=1&xtcr=3

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-21-mai-2018

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/plan-biodiversite-est-il-trop-tard

ou encore à lire ces articles:

https://abonnes.lemonde.fr/festival/article/2016/08/15/etre-plutot-qu-avoir_4982798_4415198.html

https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20180516.OBS6723/cyril-dion-il-est-temps-pour-l-humanite-d-entrer-dans-l-age-adulte.html 

http://www.liberation.fr/debats/2018/07/01/cyril-dion-il-faut-arreter-de-dire-c-est-pas-de-ma-faute-moi-je-trie-mes-poubelles_1663267

Enfin, très étonnamment, au-delà de son message environnemental, Petit manuel de résistance contemporaine est une vraie source d’inspiration professionnelle pour m’améliorer dans la fédération des équipes:

« Il m’aura fallu des années et des années de militantisme dans les ONG pour parvenir à ce simple constat : « Si nous voulons emmener des millions et des millions de personnes avec nous, nous devons leur dire où nous allons… » Car si les ONG passent un temps infini à dénoncer, décrypter, alerter, elles consacrent un temps et une énergie dérisoires à proposer un horizon, un récit de ce que pourrait être un monde véritablement écologique. Or, l’imaginaire, les histoires sont très certainement le carburant le plus mobilisateur pour les êtres humains. »

 

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09 août 2018

# 239 Le violoniste, Mechtild Borrmann

il y a beaucoup de choses que je ne peux pas écrire ici faute de pouvoir privatiser un peu plus cet endroit. Oui, oui, je vais m'y atteler, Vitoooo, tu me transfères tout ça sur wp s'il te plaît? 😅 (la délégation, clé du succès, on ne le répétera jamais assez). 

Bref, je ne peux pas tellement vous parler ici de Mathieu car ce qui nous lie n'est pas de ces choses que l'on dévoile sur un blog (et puis aussi il a un nombre incalculable de dossiers sur moi alors je ne veux pas prendre de risque), ce que je peux vous dire c'est qu'il fait partie de la poignée de personnes pour qui j’ai eu envie de commencer ce blog. Il se définit comme un non-littéraire mais il me lit depuis le départ et il m'envoie souvent un message quand il a bien aimé un article (et quelques fois même il laisse un commentaire). Il aurait fallu le filmer quand je lui ai offert Open d'Agassi (heureusement qu'Alessandro Baricco a réhabilité ce livre car à chaque fois que je le recommande je passe pour une demeurée, "Armelle-qui-lit-une-autobiographie-de-sportif-on-aura-tout-vu..."), on n'était pas d'accord sur La vérité sur l'affaire Harry Québert, mais quand même, quand il m'a parlé du Violoniste il y a un peu plus d'un an je crois, je l'ai gardé dans mes idées lecture. Il fallait juste que le bon moment arrive et c'était en Bulgarie, sur la plage de Sinemorets. 

Etre dans un ancien pays communiste et lire une histoire ayant pour toile de fond la Russie stalinienne, juste après avoir vu le monument Buzludzha, ça met forcément dans l'ambiance!

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Appelé par sa soeur qu'il n'a pas vue depuis l'enfance, Sacha se retrouve en possession de documents intriguants sur sa famille qui le poussent à rechercher le mystérieux violon Stradivarius ayant appartenu à son grand-père Ilia Grenko. A travers son enquête on remonte le temps pour comprendre ce qu'il est advenu du couple Ilia et Galina, les grand-parents de Sacha, séparés en 1948 lors de l'arrestation du célèbre violoniste après un concert donné à Moscou. 

Le fond historique n'atteint pas le niveau du Météorologue d'Olivier Rolin mais ce n'est pas tant la vie dans les goulags que les mécanismes de manipulation et de fausses informations qui sont intéressantes dans ce récit porté par une écriture simple et efficace. Lu en deux jours! Merci Mathieu!

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07 août 2018

# 238 Exit West, Mohsin Hamid

J'ai toujours trouvé l'histoire des flux migratoires passionnante, probablement parce que je suis directement concernée: j'adorerais avoir une réprésentation dynamique des allers et parfois retours de ma famille italienne sur le siècle passé. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai beaucoup interrogé mon Pépé du Collet sur ce que cela faisait de se déraciner ainsi, à une époque où les moyens de communication et de transport étaient beaucoup plus lents et où les pays européens n'étaient pas encore unifiés par le traité de Maastricht.

C'est d'ailleurs une des surprenantes richesses de la Bulgarie que j'ai visitée au mois de juillet: ce pays se lit à travers son palimpseste multi-civilisationnel, dû à l’ampleur des mouvements migratoires successifs : Thraces, Romains, Ottomans...

Mais les déplacements de populations, c'est aussi l'actualité, bien plus complexe et plus proche de nous qu'une simple lecture historique. Lors de mes études, la crise qui m'a le plus marquée je crois est celle du Darfour, dont j'ai suivi avec une incrédulité révoltée l'aggravation à travers ma lecture quotidienne du Monde, comme un feuilleton où personne n’arrête le désastre annoncé puis en cours. Aujourd'hui je suis chaque jour un peu plus atterrée par la capacité de l'être humain à se replier sur soi, à rejeter celui qui n'a pas eu a chance de naître au bon endroit.

"Citoyens d'un monde en partage" : cette proposition de l'association maisondumonde.org résonne en moi et peu à peu l'envie de toucher du doigt plus concrètement la réalité des migrants fait jour dans mon esprit. Je ne sais pas encore quelle forme cet engagement va prendre mais je commence à l'imaginer et c'est ce désir de "mieux savoir" qui m'a amenée à la lecture d'Exit West.

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A priori, rien de très original: une histoire d'amour, l'absence d'avenir dans leur pays en guerre, l'espoir d'un ailleurs meilleur...

Pourtant Mohsin Hamid parvient à en faire un récit à la fois universel et réaliste : prisonniers d'une ville où leur sécurité n'est plus assurée, où chaque jour leur liberté se réduit, Nadia et Saïd pourraient être de Téhéran, de Palmyre ou de Gaza alors que d'autres lieux sont nommés - Londres, Mykonos, la Californie. Pour accéder à ces territoires, ils doivent emprunter de mystérieuses portes, représentations figuratives qui font penser aux passages pour changer de monde dans les jeux vidéos : par cette irruption du fantastique, l'auteur nous fait toucher du doigt l'absurdité des frontières, à l'heure où Internet les abolit. Jonglant sans cesse entre le parcours initiatique et la fiction réaliste, refusant toute idéalisation que ce soit en mettant en avant la fragilité de l'amour ou le risque sectaire des populations déplacées livrées à elles-mêmes, Mohsin Hamid signe là un roman accessible dès l'adolescence et qui nous interoge sur ce "monde en partage"...

Extrait 1:

"Le lendemain soir, des hélicoptères essaiment dans le ciel, tels des oiseaux effarouchés par un coup de fusil ou par le premier coup de hache contre le tronc de l'arbre sur lequel ils étaient perchés. Ils apparaissent isolés ou par paires, se déploient au-dessus de la ville dans le crépuscule toujours plus cramoisi tandis que le soleil plonge derrière l'horizon. Le vrombissement de leurs hélices résonnent derrière les immeubles, éveille les échos des ruelles, et c'est comme s'ils étaient montés sur une colonne invisible, un cyclindre immatériel et respirable, sculptures mobiles suggérant des oiseaux de proie, certains graciles et déstructurés, avec le pilote sous un auvent et le mitrailleur en contrebas, d'autres gros et compacts, remplis de soldats, et tous déchirant, hachant le firmament."

Extrait 2:

"(...) et lorsqu'elle sort dans la ville elle a l'impression qu'elle aussi est une personne déplacée, que chacun de nous migre même quand nous restons toute notre vie dans la même maison, parce que c'est ainsi, parce que nous ne pouvons rien faire pour arrêter la migration.

Nous sommes tous des émigrés à travers le temps."

 

 

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31 juillet 2018

# 237 Le Grand Marin, Catherine Poulain

J'ai passé un week-end à Londres en juin et j'y ai retrouvé mon amie d'enfance Céline. Je l'ai évoquée quelques fois ici, tout a commencé en CE1 où nous avons noué une amitié indéfectible. Que l'on se voit régulièrement comme à l'école primaire ou lorsque nous vivions à la même période en Angleterre, ou tous les deux ans lorsqu'elle était au Zimbabwé ou au Mexique, rien n'influe, rien de se perd sur la qualité de cette amitié. Il suffit d'un mail ou d'un appel pour que l'on soit là l'une pour l'autre. La vie nous rapproche parfois géographiquement et bien plus souvent encore nos évolutions personnelles prennent la même trajectoire. 

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Notre amitié s'est beaucoup construite sur la lecture: quand nous allions l'une chez l'autre, nous prenions souvent un livre et il nous arrivait fréquemment de passer des heures à lire côte à côte. Je crois que l'on trouvait aussi dans ce miroir de nous-même une sorte de normalité dans notre boulimie de lecture, ce qui fait que les remarques un peu moqueuses - provenant exclusivement de certains adultes - nous glissaient dessus comme les gouttes d'eau sur le plumage d'un canard*. En sixième nous avons fini toutes les deux en tête du concours de lecture départemental. Elle a continué très loin dans les études sur la langue française et elle enseigne désormais le français et la littérature dans les plus grandes universités anglaises. 

Elle suit mon blog depuis le départ, toujours avec la bienveillance qui la caractérise et m'a rappelé que j'avais toujours été "celle qui écrivait". Elle a d'ailleurs probablement été ma première lectrice puisque je partageais avec elle régulièrement mon journal intime - je crois d'ailleurs qu'il lui était dédié. J'en ai gardé un volume et je peux vous dire qu'elle avait du mérite de me lire. 

En nous promenant sur les quais de la Tamise, elle a évoqué un livre, Le Grand Marin de Catherine Poulain, qui l'avait bouleversée. Alors que je lui redemandais le nom de l'auteur le lendemain, elle l'a sorti de son sac. Même si je l'ai finalement lu sur ma liseuse j'aime l'usure de ce petit livre de poche...

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J'étais curieuse de découvrir ce récit pour ses qualités littéraires et intriguée par ce qui a suscité cette émotion chez Céline.

Je vais sûrement vous décevoir: je n'arrive pas mettre le doigt exactement sur ce qui fait qu'on ferme le livre en se disant: "quelle claque!".

Fuyant Manosque-Les-Couteaux - dont on sait peu de choses mais où l'on devine une grande blessure amoureuse - Lili rejoint l'Alaska avec une obsession: se faire une place sur un des bateaux de pêche.

Dépasser ses limites, n'écouter que son désir jusqu'à l'animalité primaire, risquer sa vie pour gagner la liberté, sa liberté. Tout est extrême dans ce roman jusqu'à la narration qui oscille sans cesse entre violence et poésie. Il faut avoir le coeur bien accroché mais le voyage en vaut la peine, tant ce qu'elle révèle d'elle-même a une portée universelle pour qui est engagé dans ce combat sans fin de se trouver soi-même.

Extrait:

- Sois patiente, Lili, il m'a dit, le regard tourné vers la fenêtre d'où tombait une lumière blanche et terne.

Dehors un ciel morne.

- Sois patiente. Tu veux tout et tout de suite. On a dit des bêtises au bar l'autre jour. Des fois ça me prend, je m'enerve contre ceux qui débarquent ici. Je préférais presque les vrais chercheurs d'or. Mais vous, vous cherchez un métal autrement plus puissant, autrement plus pur.

- C'est des bien grands mots tout ça.

- Mais au fond t'avais peut-être raison aussi, hier... Les vétérans, Cody, Ryan, Bruce... Jonathan et tous les autres... ils ne sont pas venus chercher la mort, enfin, pas forcément. Nature is best nurse. Ce qu'ils ont trouvé ici, en pêchant, le désir de vivre, brutal, le vrai combat avec la nature vraie... rien ni personne n'aurait pu le leur rendre. Nulle part ailleurs sans doute.

- On n'arrive pas tous du Vietnam.

- Non. On a eu les pionniers, puis des hors-la-loi qui cherchaient à se faire oublier. Aujourd'hui on a de tout: ceux qui fuient un drame ou une saloperie qu'ils ont faite. Pour finir, on se coltine tous les révoltés, tous les tordus de la planète qui veulent recommencer une nouvelle vie. Et les rêveurs aussi, comme toi.

- Moi ça m'a pris comme un désir obscur, aller voir au bout de l'horizon, derrière "the Last Frontier", je murmure. Mais des fois je pense que c'était un rêve. Que c'est un rêve. Que rien ne peut sauver rien, et que l'Alaska n'est qu'une chimère."

P.S: comme il est bon de mettre un peu de poésie dans sa vie, je vous invite à relire Le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud qui m'est souvent revenu en mémoire lors de cette lecture (tout en écoutant ça):

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, Poésies

* Expression parfaitement surannée entendue récemment au Masque et la Plume dans l'émission du 1er juillet sur les livres de l'été: j'ai ri quasiment de bout en bout (et quand on sait que je l'écoute en courant, je ne veux même pas imaginer la tête débile que je dois avoir, mais c'est une autre histoire!)

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30 juillet 2018

# 236 Un amour d'espion, Clément Benech

"- Tu me conseilles quoi à lire cet été?

- J'avais vu à la grande librairie un jeune auteur Clement Jesaispasquoi. Il m'avait plu."

Avouez qu'avec ces indications, ce n'était pas gagné d'avance, pourtant j'ai immédiatement répondu:

"- Clément Benech! C'est le grand copain de François-Henri Désérable!"

Il faut dire qu'avec Stéphanie déjà on bat tout le monde à plate couture au time's up, j'ai donc de l'entrainement et ensuite même si on n’a pas toujours les mêmes avis, je commence à cerner ce qui est susceptible de lui plaire. Clément Benech, avec son petit air de premier de la classe hyper érudit mais très second degré, eh bien c'est son style. Moi ça serait plutôt son ami (François-Henri si vous avez suivi). Je parle de littérature bien sûr (enfin F.H. si un jour y a de l'eau dans le gaz avec ta Marion, on peut aller boire un verre hein...).

un-amour-d-espion-clement-benech

Le narrateur (Clément him-self) rejoint une amie à New York pour enquêter sur le passé d'un homme roumain rencontré sur Tinder et qui est accusé d'être un "asasin" par un mystérieux internaute. Vous l'avez compris, c'est un roman très ancré dans notre époque qui ne critique pas seulement la virtualité des applications de rencontre et les réseaux sociaux mais aussi notre mode de vie.

Les personnages sont très bien campés, certes parfois un peu caricaturaux, mais cela fonctionne. En revanche je ne les trouve pas assez "incarnés", dans le sens où le narrateur prend parfois trop de place et nous perd dans des détails qui cassent l'action. Le style m'a aussi au départ un peu déstabilisée, on le trouve un brin pompeux, jusqu'à ce qu'en fait j'entre dans le monde décalé et plein de second degré de Clément Benech, notamment grâce à un de ses clins d'oeil très drôle à François-Henri Désérable.

Au final je regrette simplement que ce roman ne sorte pas du cadre de l'action, là où finalement le sujet de fond le permettait: les fantasmes que l'on projette sur l'autre, l'ambiguïté des personnalités, la difficulté à se livrer sont des thèmes qui dépassent la virtualité des échanges d'une application de rencontre (à ce sujet je vous invite à lire la nouvelle La dame de ses pensées de Cécilia Dutter, un texte aussi riche que le sens du mot "pensées" de son titre).

Il n'en reste pas moins que c'est un récit que j'ai vraiment pris plaisir à lire, le bon roman d'été nettement au dessus de la moyenne intellectuelle. Je vous conseille d'écouter ou de lire les interviews de l'auteur au prélable, ça aide à discerner le second degré et l'humour dont il fait preuve ( ou ou encore ici).

Extrait 1:

" Il faut dire que, comme il le lui avait expliqué assez rapidement après leur rencontre, entre vingt et quarante pour cent des mots de vocabulaire roumain proviennent du français (bien que cette origine et ces chiffres fassent débat dans son pays où la question des origines de la nation implique les linguistes parfois à leur corps défendant). Mais sa prononciation, parfaite en anglais, le trahissait dans la langue d'Augusta. Il ne cessait de dire salou au lieu de salut, sans compter certains mots dont il sautait les voyelles comme on aurait coupé une seconde au montage d'un film. Elle se plut à lui faire partager les mystères de la langue française, l'impossible subjonctif imparfait, les trois groupes de verbes qui ne se savent même pas victimes de cette ségrégation, le gérondif des lettre de motivation, le subjonctif des lettres de mise en demeure, le conditionnel des lettres d'amour. L'excitante complexité des subordonnées relatives - dans l'abondance desquelles elle piochait des exemples."

Extrait 2:

"Cependant quand Augusta était prise d'une envie de rendre les armes et de se livrer toute crue, de répondre quand bon lui semblait, quand elle était soudain tentée par cette fiction que l'on appelle le naturel (je n'ai qu'à lui écrire quand j'en ai envie), elle ne manquait pas de se rendre compte juste à temps que cette nostalgie de l'état naturel était aussi un désir d'animalité. Renoncer à son intelligence, et se réfugier dans son désir. C'était aussi mettre de côté toute sa responsabilité, et s'en remettre aux forces aveugles et imbéciles du destin, comme un marin en solitaire au coeur d'une tempête, qui combat à la barre pendant deux jours de suite sans dormir, puis va s'effondrer en cabine le troisième jour et remet sa vie frêle entre les mains des éléments. Certains perçoivent l'humanité comme une chose accablante, et Augusta m'avait déjà laissé comprendre que c'était son cas quand nous avions parlé de psychanalyse, un jour. Il lui semblait que l'erreur de la psychanalyse était de n'avoir pas compris que nous étions fondamentalement des animaux. Pour moi, son génie était justement de l'avoir redécouvert, mais nos discussions sur les viennoiseries en étaient restées à ce stade. Pour autant, dans le contexte qui nous occupe, Augusta comprenait très bien le risque qu'il y avait à céder à sa pente de l'animalité. Comme il paraissait séduisant d'écrire un message dès que l'envie se faisait sentir, de se caparaçonner dans le protocole du désir! Il lui semblait clair pourtant - et elle ne cessait de se le répéter de toute la force de sa raison - que ce qu'il y avait de beau dans une histoire d'amour avait toutes les chances de se situer dans le champ de l'humanité plutôt que dans celui de l'animalité. Que renoncer à la sophistication inhérente aux relation humaines, c'était risquer de se refuser les plaisirs futurs qui lui sont également propres, jeter le bébé avec l'eau du bain."

 

25 juillet 2018

# 235 Dans le jardin de l'ogre, Leïla Slimani

Purée, j'ai un sacré retard à rattraper... Je vais essayer de le combler, quitte à écrire des posts plus courts car j'ai lu plein de bouquins sympas ces derniers temps.

En début d'été j'aime bien préparer une sélection de livres à lire pendant mes vacances, ce qui est devenu très simple avec ma liseuse et sa fonctionnalité de "wish list": les conseils que vous me donnez, les livres que j'ai gardés justement pour les vacances, les auteurs qui m'ont particulièrement marquée et dont j'ai envie de lire les autres écrits. Leïla Slimani en fait clairement partie depuis que j'ai découvert Chanson Douce et que je l'ai entendue en septembre dernier au Forum Fnac Livres* : son érudition et sa façon de parler sont d'une élégance folle.

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Dans le jardin de l'ogre, son premier roman, est percutant: flirtant toujours avec le glauque - comme dans Chanson Douce d'ailleurs - il dépasse le sujet de la nymphomanie (accompagnée d'un zest d'anorexie et d'un soupçon d'alcoolisme) dont souffre son héroïne Adèle. Leila Slimani nous parle de l'addiction et de ces mécanismes psychologiques qui font que l'on maltraite son corps, lui qui devrait être notre allié. Le récit n'a rien d'érotique et peu à peu émerge l'infinie solitude dans laquelle ce comportement enferme Adèle et sa difficulté à être entendue, elle dont le silence est justement un cri retentissant tout au long du roman.

En quelques pages, toute la complexité d'être ce que chacun de nous sommes vraiment, avec nos contradictions et nos imperfections. 

Dans le taxi du retour, Richard est tendu. Adèle sait qu'il est contrarié. Qu'elle est trop soûle et qu'elle s'est donnée en spectacle. Mais Richard ne dit rien. Il penche sa tête en arrière, retire ses lunettes et ferme les yeux.

"Pourquoi tu dis à tout le monde qu'on va s'installer en province? Je ne t'ai jamais dit que j'étais d'accord et toi tu fais comme si c'était acquis, le provoque Adèle.

- Tu n'es pas d'accord?

- Je n'ai pas dit cela non plus.

- Donc, tu ne dis rien. De toute façon, tu ne dis jamais rien, constate-t-il d'une voix calme. Tu ne te prononces pas, alors ne me reproche pas de prendre des décisions. Et sincèrement, je ne sais pas pourquoi tu as besoin de te comporter comme ça. De te soûler, de parler aux gens de haut comme si tu avais tout compris de la vie et qu'on était qu'une bande de mouton imbéciles à tes yeux. Tu sais, tu es tout aussi ordinaire que nous, Adèle. Le jour où tu l'accepteras, tu seras beaucoup plus heureuse."

* C'est un salon qui n'a que deux ans et que je vous conseille: l'endroit est super sympa (La Halle des Blancs-Manteaux) et les auteurs très accessibles, avec un format d'interviews entre eux: https://www.fnac.com/Salon-Fnac-Livres-edition-2018-c-est-reparti/cp34709/w-4

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Christophe Ono-Dit-Biot interviewant Philippe Besson