Rallumer les étoiles

13 juin 2018

# 231 La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez

Depuis mon dernier passage à la médiathèque de Viry La disparition de Josef Mendele avait rejoint ma pile de livres en attente (un jour je prendrai ma table de nuit en photo, vous allez vous marrer). Et puis soudain la perspective de trois jours difficiles, plusieurs heures de route et la certitude que je vais pas mal lire tant la lecture est mon refuge naturel quand je veux m’isoler: hop je glisse le prix Renaudot dans mon sac. 

Décerné en même temps que le Goncourt, il couronnait l'automne dernier lui aussi un récit d'investigation sur le nazisme. Le choix d'ouvrages du même genre pour ces deux prix traditionnellement attribués à des romans fictionnels ont marqué les médias: il est vrai que les deux se répondent assez bien par leur attachement aux faits réels et leur réflexion sur l'impunité et la lâcheté.

Si L'Ordre du jour se concentre sur la prise de pouvoir d'Hitler, "l'avant" qui mènera à l'Holocauste, Olivier Guez, lui, choisit d'enquêter sur "l'après" à travers un personnage emblématique, Josef Mengele, le docteur d'Auschwitz qui sélectionnait (entre autres) les jumeaux déportés pour ses expérimentations médicales... L'auteur ne s'attarde pas sur ce qui s'est passé dans les camps - et heureusement car les passages où il s'y réfère sont quasiment insoutenables - mais à la façon dont le tortionnaire échappera aux procès de Nuremberg et d'Auschwitz. 

De l'Argentine de Perón à la traque du Mossad, de l'entre-soi nazi aux cachettes incertaines, en deux parties intitulées Le Pacha et Le Rat, Olivier Guez retrace le parcours de Josef Mengele. La fiction vient parfois combler les silences de l'Histoire et il parvient ainsi à incarner le personnage tout en nous dévoilant peu à peu un portrait sans concession ni compassion - ce qui aurait été inacceptable tant cet homme est abject.

La littérature rend peut-être là aux victimes une forme de justice face à l'absence de regret du coupable et à la défaillance des institutions.

 

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"L'Allemagne et l'Italie défaites, l'Argentine va prendre leur relève et Perón réussir là où Mussolini et Hitler ont échoué: les Soviétiques et les Américains ne tarderont pas à s'anéantir à coups de bombes atomitiques. Le vainqueur de la Troisième Guerre mondiale patiente peut-être aux antipodes, l'Argentine a une formidable carte à jouer. Alors, en attendant que la guerre froide dégénère, Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d'Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage: il gouvernera l'Histoire, avec les détritus de l'Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers det des milliers de nazis, de fascistes et de collabos; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins; des criminels d eguerre invités à doter l'Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance.

Perón veille personnellement au bon déroulement de la grande évasion."

Lu en 48 heures, ceux qui ont aimé HHhH y trouveront certaines résonances même si le style est radicalement différent: là où Laurent Binet nous associe à ses recherches Olivier Guez ne livre que les faits même si l'on perçoit bien le travail immense qui se cache derrière cette sobriété apparente.

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29 mai 2018

# 230 Courir au clair de lune avec un chien volé, Callan Wink

- " Qu'est-ce que tu lis Maman?"

Je lui tends mon livre, elle déchiffre sur la couverture: "Courir au clair de lune avec un chien volé" et elle se marre. Je lui souris: c'est aussi l'incongruité de ce titre qui m'a attirée sur le présentoir de ma médiathèque.

Comme cette enfant a toujours le don de poser LA question embarrassante (genre "mais comment tu peux être CERTAINE que Bachar El Assad et la Russie ne feront JAMAIS la guerre à la France?" #ObsessionSyrie), elle poursuit:

- "De quoi ça parle?" 

- "Chaque chapitre est une histoire indépendante, on appelle ça des nouvelles, sans vraiment de lien entre elles sauf que toutes se passent aux États-Unis et racontent la vie de gens assez ordinaires". En réalité pour répondre à son interrogation j'ai envie de paraphraser Fauve: les nouvelles de Callan Wink parlent en effet "de ceux qu'on ne remarque pas, de ceux qui ne rentrent pas en ligne de compte,  de ceux sur lesquels on ne parie jamais, de ceux qui ont tout fait comme il faut, mais qui n'y arrivent pas, des ratés modernes, des semi-défaites, des victoires sans panache"...

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L'usage des ellipses apporte un dynamisme et oblige le lecteur à être très attentif, voir acteur du récit; vous ne trouverez pas de chute retentissante mais à chaque fois une fin qui porte à la réflexion sur le temps qui passe, la vie qui s'écoule, le coup du sort, les choix que l'on a pas vraiment fait et que l'on subit... Le thème récurrent de l'absence teinte cette lecture d'un goût de mélancolie sans jamais verser dans la nostalgie, ou alors est-ce parce que c’est un sentiment que je n’éprouve jamais, convaincue qu'il faut parfois se contenter d'avancer sans se retourner, renoncer à tout analyser et se résoudre aux adieux - un titre qui aurait tout à fait convenu à ce recueil.

Enfin il y a le Montana, comme une unité de lieu entre ces récits où l'immensité et la nature font écho à l'humanité et à la subtilité de l'écriture vraiment particulière de Callan Wink, qui est par ailleurs... guide de pêche dans cette région!

La densité et la psychologie de chaque personnage sont telles que chacun de ces neuf récits pourrait faire l'objet d'un livre à part entière.

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26 mai 2018

# 229 L'histoire d'Helen Keller, Lorena A. Hickok

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« Mais oui, L’histoire d’Helen Keller, cette fille aveugle sourde et muette, ce livre m’a marqué moi aussi, c’est extraordinaire ! » s’est enthousiasmé Pierre lors d’une discussion sur nos souvenirs de lectures de jeunesse. Je lui raconte alors que j’étais allée jusqu’à apprendre le braille (et après je m’étonne qu'Emma connaisse par cœur l’alphabet hiéroglyphique…).

Il se trouve que j’ai justement récupéré à l’automne des livres de mon enfance qui viennent de rejoindre la bibliothèque de… mes toilettes, un des endroits où ma fille aime lire (visiblement elle ressemble aussi beaucoup à son père!). Le lendemain je lui ai donc montré le petit livre de poche - il avait la même édition! - et j’en ai profité pour le relire.

 

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Ce roman qui date de 1958 a bien vieilli : le style d’écriture simple et fluide et le sujet du handicap et de la solidarité (avec un soupçon de féminisme) en font une lecture agréable et toujours d’actualité. J’aime particulièrement le point de vue centré sur l’entraide et l’enrichissement mutuel plutôt que sur la dépendance et cela me rappelle une conversation récente : « On doit toujours quelque chose à quelqu’un… On se doit tous quelque chose...C’est le principe de la vie en société et il faut l’accepter: on est rien sans les autres! » m'a-t-on dit alors que j'insistais au nom de l’égalité homme-femme pour régler la note du dîner. Et j’aime beaucoup la citation d’Helen Keller en préface de ce livre: « À la mémoire de Maîtresse qui entraîna une petite fille hors des ténèbres et lui donna le monde... »

(A partir de 9 ans)

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17 mai 2018

# 228 L'archipel d'une autre vie, Andreï Makine

Ça faisait longtemps qu'on avait pas parlé de Russie ici, non?

La façon dont L'archipel d'une autre vie est arrivé entre mes mains relève d'un étonnant concours de circonstance. Lors d’un séjour dans le sud, en passant devant une librairie, le titre me saute aux yeux: il me rappelle celui du très controversé Zakhar Prilepine que je suis allée écouter au salon du livre pour la parution de L'Archipel des Solovki. Pour ceux qui me connaissent bien, je n'ai pas besoin de développer, la seule mention de ces îles perdues en pleine Mer Blanche avait alors suffi à me motiver pour affronter un salon pas très agréable par ailleurs (trop de monde, trop de bruit) (en vrai il y avait aussi la présence de Robin Walter, auteur de BD et mari de mon amie Anne-Sophie).

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Je me renseigne sur Andreï Makine, dont le nom m'était familier : naturalisé français et originaire de Sibérie, ça commençait bien.

Mais il y a surtout ce titre qui résonne en moi.

Maintenant : Prononce-le à voix haute, mais pas trop fort :

l’archipel - d’une - autre - vie.

...

Voilà tu as compris (si tu ne l’as pas fait, retourne à la ligne du dessus car tu vas rien comprendre à la suite).

...

Tu l’as murmuré puis dit plus distinctement et t’as toujours pas compris ?

Bon, alors c’est possible que je sois un peu tarée.

Moi, sa poésie me touche infiniment.

Je garde de mes voyages en Russie un profond sentiment de révélation, un endroit où par deux fois le cours de ma vie a changé. Sur les rives du lac Onega, sur ce ponton loin de tout, je respire enfin. Comme si je m’étais trouvée. Je ne m'explique pas cette justesse qui s'exprime en moi quand apparait la Russie, une justesse que je ressens dans les écrits de beaucoup d'écrivains russophiles

Bon allez on arrête le trip mystique! Et L'archipel d'une autre vie, alors? A travers la traque d’un ennemi du parti, Andreï Makine dénonce le régime stalinien tout en maintenant une tension narrative digne d’un thriller. Et puis, subtilement, une petite musique se fait entendre et prend de plus en plus de place : la métaphore filée de la quête de soi.

"Je n'aurais jamais cru que l'homme avait besoin de si peu."

Ce n'est ni plus ni moins que la mise en histoire de ce que j’ai trouvé en Carélie et de ce qui m'attire vers le lac Baïkal ou le delta de la Lena. C'est un roman magnifique parce qu'il fait appel à notre vérité intérieure, parce qu'il nous réconcilie avec nos choix, avec nos erreurs aussi (ce fameux sentiment de pantin éprouvé par le narrateur). Une injonction à la désobéissance à l’ordre établi et la recherche de simplicité et d’authenticité. Une autre vie possible, ailleurs, toujours, loin des contraintes sociales.

Une certaine idée de l'absolu et du rêve.

Après ma première année de prison, j'ai commencé à eprouver cette liberté-là. Oui, la liberté!  Ils pouvaient m'envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n'était qu'un jeu et je n'étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n'avais plus ces cartes en main. J'étais libre.

Ça, c’est pour l’ambiance ! 

Et ça aussi, parce que je l’écoute en boucle en ce moment.

 

 

 

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09 mai 2018

# 225 Un été, # 226 Faire mouche, # 227 Ma chère Lise, Vincent Almendros

La première fois que j'ai entendu parler de Vincent Almendros, c'était à la Maison de la Poésie (encore!), lors d'une sieste acoustique où il lisait Faire mouche. La seconde fois, c'était au Salon du Livre sur le stand des Editions de Minuit, une maison que j'apprécie particulièrement. La troisième fois, en découvrant la sélection du Livre Inter 2018. 

Vincent Almendros

Comme je suis entrain de lire un essai volumineux en version papier, trop lourd à trimballer dans mon sac à main, je lis en parallèle des romans courts sur ma liseuse: ceux de Vincent Almendros sont parfaits (sauf qu'en vrai je les ai lus à chaque fois en une heure, sur mon canapé).

Deux romans-nouvelles de haut vol:  

Un été

Un été: Pierre rejoint son frère pour quelques jours de vacances sur son (petit) voilier. La promiscuité, le huis-clos, les non-dits: tous les ingrédients sont réunis pour installer un climat de tension, magistralement porté par une écriture d'une clarté offrant un contraste admirable. Le dénouement nous piège et nous oblige à relire la situation avec un autre regard. 

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Faire mouche: on retrouve le côté thriller et l'ambiance familiale pesante: à l'occasion du mariage de sa cousine, Laurent se rend dans sa famille en compagnie de Claire:

"Je lui désignai Claire de la main.

Je te présente Constance, dis-je."

Ces deux phrases sont un parfait exemple du style minimaliste que j'évoquais récemment... Dans ces deux récits j'ai été bluffée par la capacité de l'auteur à instiller en quelques mots une atmosphère oppressante et un sentiment de malaise. Adeptes des feel-good books, vous pouvez passer votre chemin, sinon foncez!

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J'ai ensuite lu son premier livre, Ma chère Lise. Il n'y a pas la dimension angoissante mais on y trouve déjà une chute délectable et ce style simple en apparence mais en réalité pleine de nuances, un clair-obscur que l'on retrouve dans le fond: la légèreté de l'histoire dévoile en réalité un propos profond, l'air de rien. Ce roman est une brise pleine de densité.

"Ayant toujours rêvé d'avoir un chien, Lise parvint, après de longues négociations avec ses parents, à obtenir un chat. C'était un persan gris clair au poil long dont le nez rentrait à l'intérieur de la figure. Il avait de grands yeux bleus. Elle l'appelait mon amour. C'était peut-être idiot d'être jaloux d'un chat.

Elle éprouva quelques difficultés à comprendre ce qu'il acceptait de manger. Elle le trouvait délicieusement snob. Elle le nomma Pacha, sans doute à cause de son désir d'avoir un chien."

 


03 mai 2018

# 224 Le collier rouge, Jean-Christophe Rufin

De Jean-Christophe Rufin, bien avant la création de ce blog, j'avais lu Globalia et Rouge Brésil (qui m'avait moins plu, il faudrait que je le relise). J'aime la fluidité de ses récits et la richesse de sa culture mais un peu moins l'éxagération romanesque de son écriture: c'est un avis très personnel, j'apprécie de plus en plus les textes minimalistes, allégés des scories lyriques. 

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C'est une discussion entre mes parents qui a remis cet auteur sur mon chemin: mon père m'assurant que j'allais lire Le collier rouge en deux heures (quand il me prête un livre il me dit toujours une phrase de ce style: "oh toi tu vas le lire en deux heures/ une journée/ une soirée". Ce temps de lecture est un gimmick entre nous qui remonte à mon tout premier roman: il avait lu Crin-Blanc en une demi-heure tandis que j'y avais passé la journée du haut de mes sept ans).

Mon père me précise qu'il l'a lu presque d'une traite, que c'est très captivant, que c'est l'histoire d'un soldat de la première guerre mondiale emprisonné pour une affaire que l'on va découvrir au fil du roman et de son chien qui l'attend dehors.

Ma mère fait la moue:  "mouais, le récit n'est pas exceptionnel non plus".

Mon père s'enflamme un peu: "mais si, c'est génial!". Ma mère, plus diplomate, précise que ce sont les personnages qui font vraiment la valeur du roman, que l'écriture est plutôt banale. Bien qu'ayant trouvé ce point d'accord sur la psychologie des trois principaux protagonistes ("Le chien! Le chien est super bien décrit!"), mon père bougonne un peu. 

Moi je les écoute défendre leur point de vue, l'obstination de mon père me rappelle sa façon de m'expliquer les opérations de mathématique (quand je n'avais pas compris il répétait la même chose mais PLUS FORT, on sait jamais au cas où mon manque d'esprit logique ne serait dû qu'à une surdité précoce?), tandis que ma mère fait preuve de son sens pédagogique habituel (sans avoir à recopier pour autant cinquante fois le mot "d'abord").

Bref, je lis Le collier rouge en deux heures (bravo Papa) et j'envoie un message aux deux:

Armelle: "Je rejoins Maman: l'histoire n'est pas dingue et un peu cousue de fil blanc mais les personnages bien ciselés".

Papa: "Quand même il faut le faire: s'inspirer d'un ancien poilu qui ... (spoiler)..."

Maman: "Merci Armelle"

Armelle: "Oui la postface est chouette. En fait ça aurait été bien d'en faire une nouvelle. Franchement on a compris qu'il faisait chaud, non? Et vas-y le ciel bleu/ indigo/limpide. La transpiration/ la sueur/ la sieste/ la torpeur des gens reclus... Il fait chaud, non? :D"

Papa: "Et un gardien pour un prisonnier."

Papa: "moi j'ai aimé." (vous avez dit persévérant?)

On attend désormais l'avis de Soeurette (et le votre) pour départager les voix.

 

 

 

 

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24 avril 2018

# 221 L'Ordre du jour, # 222 La bataille d'Occident, # 223 14 juillet, Eric Vuillard

"Quand j'étais petit, je pensais qu'avant les gens vivaient en noir et blanc. A cause des photographies en noir et blanc, tu vois? Et je me disais qu'on avait de la chance de vivre en couleur maintenant" (<= j'adore).

Lisant Eric Vuillard au même moment, je me disais qu'effectivement la Première et la Seconde Guerre Mondiale s'imposent à nous en nuance de gris, mais qu'en revanche, avant la photo, c'est différent: pour la Révolution par exemple il me semble qu'on en retient la teinte rouge des bonnets phrygiens, des cocardes et du drapeau français et que La liberté guidant le peuple de Delacroix s'imprime dans notre imaginaire collectif.

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Mon Papa achète chaque année le Goncourt et L'ordre du jour a fait son petit tour de la famille avant d'atterrir chez moi. J'ai enchaîné avec La bataille d'Occident et 14 juillet: les trois livres sont assez courts (150 pages) mais denses et érudits.

On pensait que tout avait été dit sur les trois périodes-clés que couvrent ces ouvrages et pourtant Eric Vuillard choisit des détails méconnus et essentiels à la compréhension historique: c'est la réunion où les grands patrons allemands acceptent de financer le parti nazi; ce sont les stratégies psychologiques pour l'annexion de l'Autriche en toute discrétion (les détails sur le dîner anglais ou l'improbable panne mécanique de l'armée allemande sont irrésistibles d'ironie); ce sont les obnubilations personnelles des stratèges militaires qui déclenchent la Première Guerre Mondiale comme on joue une partie d'échec que plus personne ne finit par maîtriser; c'est la présence à Sarajevo auprès de François-Ferdinand de son épouse Sophie Chotek dont le rang empêche une protection suffisante. Avec 14 juillet, l'auteur va encore plus loin dans la précision: il fait parler les archives de la police, il nomme et fait revivre par de menues et anodines caractéristiques ceux qui ont constitué ce que les livres d'Histoire appellent aujourd'hui "le peuple" ou "le tiers-état". En les sortant de l'anonymat, il nous donne là encore une lecture différente de notre histoire nationale.

Alors oui, parfois, l'exigence littéraire (on pourrait qualifier ces récits d'essais plus que de romans) et le foisonnement de détails rendent la lecture un peu ardue mais l'angle de vue très humain atteint son objectif : révéler l'envers du décor.

Tout le talent d'Eric Vuillard tient à ce qu'en nous parlant d'un épisode historique bien précis il nous adresse aussi un avertissement sur la détermination des choix d'aujourd'hui. A ces deux dimensions, historique et universelle, s'y ajoute une troisième, personnelle, qui prolonge notre réflexion : quels silences ou quelles paroles, quelles mauvaises décisions ou éclairs de lucidité (l'intuition si difficile à écouter parfois...) dessinent notre destin?

***

La bataille d'Occident

C'est qu'on avait prévu beaucoup de choses. Bismarck d'abord - dont le grand-père fut disciple de Jean-Jacques Rousseau et qui lui-même, à ce qu'on raconte, citait à tout bout de champ des vers de Byron ou de Skaespeare, lui qui écrivait à sa femme, de son écriture régulière et décidée: "Tu es l'ancre du bon côté de la rive" -, Bismarck donc avait entrepris un vaste travail d'alliances afin d'isoler la France. Il y avait eu l'entente des trois empereurs, la Duplice, la Triplice, puis le traité de réassurance; Mais Guillaume II mit Bismarck à la retraite et le remplaça par von Caprivi. On ne renouvela pas le traité de réassurance et la Russie et la France se rapprochèrent. Enfin, le flambeau fut repris par ce vieux salonnier de Hohenlohe qui, à ce qu'on dit, savait recevoir et ne confondait pas une fourchette à poisson, petite et trapue, avec une fourchette à salades ou une fourchette de table, connaissant fort bien dans quel ordre il pouvait les trouver autour de son assiette, et savait attendre que la soupe refroidisse dans sa cuillère sans souffler dessus comme le faisaient Laffitte ou Thiers, et même la fourchette à homard, la mystérieuse lobster fork, avec au bout son petit bec de métal, n'avait pour lui aucun secret, et il délogeait avec habileté le moindre petit morceau de chair, et il aurait même su parfaitement couper les pinces, si on ne l'avait pas fait pour lui, plier le corps et pousser délicatement la chair en dehors de la queue en un seul morceau, oui, tout cela, il savait parfaitement le faire, mais quant à la diplomatie, mon Dieu, c'était un peu moins bien.

Et c'est cependant de cette manière que tout le monde se mit, entre deux bouchées de crevettes et de langoustines, à négocier des alliances, des accords; et l'on arriva, à la veille de la guerre, à un système très contraignant d'alinéas et de conditions, de traités solennels et secrets, qui se superposaient les uns aux autres.

***

Pour aller plus loin: en cliquant sur le tag "roman historique", vous retrouverez tous les livres de ce genre chroniqués sur yaourtlivres.

Je recommande particulièrement Les dieux ont soif d'Anatole France et Evariste de François-Henri Désérable pour la Révolution, Ceux de 14 de Maurice Genevoix pour la Première Guerre Mondiale et Suite française d'Irène Némirovsky sur la Seconde Guerre Mondiale. J'ai sélectionné ces livres pour leur qualité littéraire bien sûr et de par l'écho qu'ils font aux récits d'Eric Vuillard. 

 

28 mars 2018

# 220 Trois jours et une vie, Pierre Lemaître

Un trajet, une après-midi pluvieuse ou une insomnie? Vous avez deux heures devant vous ou simplement envie d'une lecture captivante? Ouvrez Trois jours et une vie.

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Antoine, 12 ans, porte accidentellement un coup fatal à son jeune voisin. Désemparé, il cache le corps et choisit de se taire. Trois jours plus tard se déclenche la fameuse tempête de 1999, compromettant la recherche de l'enfant disparu: le chaos météorologique semble répondre au tumulte intérieur et quand les éléments se calment, plus rien n'est comme avant...

En se focalisant sur les affres psychologiques du personnage principal et avec une parfaite maîtrise de l'intensité dramatique, Pierre Lemaître réussit à créer un climat oppressant dont il est difficile de se défaire. Implacable et dérangeant, ce thriller soulève un sujet plus profond qu'il n'y parait: la liberté gagnée au prix de la dissimulation n'est-elle pas juste une illusion? Et en refermant le livre, on voudrait dire à Antoine: arrête avec tes mensonges!

Une nouvelle fois, merci Soeurette pour ce bon conseil de lecture.

 

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20 mars 2018

# 219 Suite française, Irène Némirovsky

Si on nous demandait un souvenir de lecture commun, je suis certaine que Marie répondrait comme moi: "La petite maison dans la prairie!". Pour vous, c'est une série télé, pour nous neuf tomes que nous avons lus plusieurs fois avec toujours la même angoisse: l’indisponibilité des trois derniers volumes la semaine suivante à la bibliothèque municipale où nous ne pouvions emprunter que six livres hebdomadaires à nous deux...

Marie lit au moins autant que moi et alimente efficacement ma liste de livres à lire. Quand elle me prête un livre ou m'envoie un ebook, il y a dans cet échange bien plus qu'un livre, elle sait ce que j'ai besoin de lire à ce moment-là. Peut-être est-ce pour cela qu'elle n'avait pas insisté sur Suite Française d'Irène Nemirovsky: il m'a fallu son deuxième rappel sous forme de commentaire en même temps que la recommandation de Stéphane pour que je m'y plonge.  

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Toi qui me lis maintenant, sache que je te jalouse. Parce que tu n'as peut-être pas encore lu Suite française: il te reste donc à découvrir 600 pages d'une clarté inouïe. 

Écrit au coeur de la tourmente, ce roman historique retrace un an d'occupation allemande à partir de juin 1940. Il y a d'abord l'exode de Paris, à travers la fuite de la famille bourgeoise Péricand, du couple Michaud, employés de banque, ou encore de l'écrivain Gabriel Corte. Viennent ensuite l'installation des allemands dans les villages français et la reprise de la vie quotidienne pour les civils restés à l'arrière. Le récit captive dès les premières lignes.

Les descriptions au charme digne d'un François Mauriac et la profondeur psychologique des personnages instaurent une tension dramatique: le décor est posé avec justesse et révèle progressivement les travers les plus sordides de la nature humaine. Tout respire l'authenticité dans ce récit et si le caractère inachevé pose quelques problèmes de lien entre les parties, il en ressort une spontanéité qui fait très vite oublier ce défaut.

Il faut évidemment lire la passionnante préface qui retrace l'histoire incroyable de ce manuscrit finalement édité en 2004, plus d'un demi-siècle après son écriture et qui lui vaudra un prix Renaudot posthume, ainsi que la postface: des notes de l'auteur sur le projet du roman et un assemblage de correspondances entre le mari d'Irène et ses éditeurs.

Je ne peux pas recopier ces deux extraits ici au risque de gâcher votre plaisir mais l'introduction du chapitre 20 sur le chat Albert est un délice tout comme la chute du chapitre 21 de la partie Tempête en juin.

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09 mars 2018

# 218 Tous ces chemins que nous n'avons pas pris, William Boyd

Résurgence d'une discussion datant de plusieurs semaines avec Quentin sur le rap,  j'ai cliqué sur le lien Konbini "les 5 livres à dévorer si tu as écouté en boucle le dernier Orelsan" par curiosité. Le nom William Boyd a immédiatement attiré mon attention, je garde un très bon souvenir d'Orages Ordinaires (ce titre me plaît infiniment).

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Dans Tous ces chemins que nous n'avons pas pris, le point commun des nouvelles est l’élément perturbateur: ces grains de sable qui changent irrémédiablement le cours de notre vie. 

Entre hasards, imprévus et décisions absurdes ou précipitées, ces récits nous invitent à la bienveillance sur nos propres erreurs et à l’optimisme quant aux surprises que nous réserve la vie. J’ai pris beaucoup de plaisir avec les personnages finement ciselés, manquant souvent de clairvoyance: des rêves de Bettany Mellmoth aux tribulations d'Alec Dunbar en passant par la correspondance d'un réalisateur dans le creux de la vague, la maîtrise narrative de William Boyd convainc même si au final on regrette que chaque personnage ne soit pas l’objet d’un roman - on retrouve d’ailleurs dans la dernière nouvelle le rythme et le suspense d’Orages Ordinaires.

Enfin on appréciera aussi l’humour so british de William Boyd que ce soit lorsqu'il assouvit nos fantasmes de petites vengeances mesquines ou en égratignant le monde du cinéma et des arts dans lequel il évolue - j’ai ainsi découvert qu´il avait adapté un roman de Mario Vargas Llosa, ce qui évidemment me le rend encore plus sympathique. 

 

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