Rallumer les étoiles

14 juin 2022

# 400 Médée et ses enfants, Ludmila Oulitskaïa

En ce moment je lis plus lentement. La faute aux Guides du Routard, au nouveau tome des cahiers d'Esther, aux magazines et aussi un peu à Duolingo. Ça tombe bien, Médée et ses enfants est un roman qui se lit sans précipitation, à l'image de la vie en Crimée qui s'écoule au rythme des saisons.

Chaque été la maison de Médée s'anime avec les visites des neveux et nièces qui s'installent pour quelques jours, seuls ou en famille. La maison devient la croisée des générations et Ludmila Oulitskaïa fait de ce lieu l'élément central d'une saga familiale qu'elle fait défiler au gré des personnages qui s'y croisent. La narration suit des chemins de traverse parcourant la Russie et son histoire mouvementée, remonte les branches de l'arbre généalogique et donne à ses protagonistes (et plus particulièrement les femmes) une profondeur rarement lue ailleurs.

A l'image de son prénom -"celle qui médite" - Médée, témoin discret des méandres de sa lignée, nous invite à la contemplation et au temps long. A travers son écriture très poétique l'auteur dessine les liens intimes d'une famille unie par leur histoire commune au-delà des trajectoires personnelles.

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Je précise que mon attrait pour la Russie est intact, que bien sûr la situation géopolitique actuelle m'éloigne de ce rêve fou de la sillonner un jour en passant par les lieux de mes lectures (ce que j'avais déjà commencé en 2016 en suivant jusqu'aux Iles Solovki les traces du Météorologue d'Olivier Rolin) et que jamais je ne confondrai l'âme russe avec son dirigeant taré. 

Pour faire connaissance avec Ludmila Oulitskaïa que j'avais écouté au Salon du livre de Paris en et désormais réfugiée en Europe, je vous recommande le court reportage sur ArteTV qui lui est dédié: https://www.arte.tv/fr/videos/108915-001-A/ludmila-oulitskaia-une-ecrivaine-russe-en-exil/

 

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19 mai 2022

# 399 Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu

Je n'avais pas encore lu le premier roman de Nicolas Mathieu et je n'ai pas hésité lorsque je l'ai vu dans la bibliothèque de mes parents puisque j'ai beaucoup aimé Leurs enfants après eux et Connemara.

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Il est un peu facile de critiquer Aux animaux la guerre lorsqu'on connait la trajectoire de l'auteur depuis sa publication et de dire que ce roman est un peu moins ceci ou un peu plus cela par rapport aux deux suivants. Je vais essayer de ne pas tomber dans ce travers car je l'ai lu avec une position de lectrice et non pas d'analyste littéraire - que je ne suis pas. 

Une usine qui va fermer dans les Vosges, des tensions sociales exacerbées par une génération désabusée : c'est dans ce théâtre de l'ordinaire provincial que Nicolas Mathieu construit un roman noir où le polar et l'analyse sociale se chevauchent sans cesse. On oublie volontiers la notion de gentils et de méchants tant l'auteur sait nuancer ses personnages et fait jouer avec tact l'engrenage de la misère financière et intellectuelle. 

Ce n'est certes pas le meilleur guide touristique de la région mais l'écriture de Nicolas Mathieu nous engage à une réflexion profonde sur les dangers de l'entre-soi, quelque soit la classe sociale. J'ai coutume de résumer son œuvre en disant que c'est un Zola de notre époque ou le pendant littéraire du cinéma social anglais : quand on connait mon intérêt pour l'un et l'autre, nul doute que je vous engage à le lire au plus vite.

Vous pouvez également le suivre sur Instagram où il publie quelques légendes de photos pleines de sensibilité.

 

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12 mai 2022

# 398 Voix d'extinction, Sophie Hénaff

Ce n'est pas du tout le style de livres que je choisis spontanément, pourtant j'ai été intriguée par le pitch de Delphine d'AB librairie à Lunel. Et puis l'idée de demander une recommandation a aussi pour objectif de sortir de sa zone d'habitude.

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Noé s'est oublié dans une partie de pétanque avec l'Archange Gabriel et pendant ce temps (65 ans), la situation sur Terre s'est fortement dégradé pour la survie des espèces dont il avait la responsabilité. Sommé de rétablir la situation dans les plus brefs délais, il missionne un chien, une chatte, une truie et un gorille pour lutter contre le réchauffement climatique. Ils sont envoyés à un congrès mondial sous apparence humaine pour aider Martin, célèbre chercheur, à faire adopter un traité de protection de la nature.

A l'image de la comédie Didier ou du livre L'Ours est un écrivain comme les autres, leur comportement instinctif donne lieu à des situations cocasses et malgré ou grace à une certaine répétition, le ressort comique fonctionne. 

Le contexte de leur intervention permet ainsi de pointer du doigt les blocages des institutions face à cet enjeu majeur et actuel de survie, non sans une certaine ironie assez universelle pour rester légère. 

J'ai moins apprécié le manque de subtilité concernant les protagonistes et le scénario sans surprise, cumulant dans le dernier quart des pseudo-rebondissements sans réel intérêt.

Néanmoins, la fluidité globale du récit et son procédé humoristique le rend agréable à lire et tout à fait accessible à un public adolescent.

 

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03 mai 2022

# 397 L'Autre Rimbaud, David Le Bailly

Encore un roman qui met en avant une figure oubliée : après Patrocle, voici Frédéric Rimbaud, le frère d'Arthur!

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En dehors des documents administratifs, il ne subsiste presque rien de celui qui partagea l'enfance et la jeunesse d'Arthur et il a fallu à l'auteur une persévérance remarquable pour nous révéler le destin de ce premier fils mis au ban de la famille Rimbaud, au point d'en effacer l'existence jusque dans sa propre lignée générationnelle. Pourtant l'omniprésence de la sœur et de la mère dans le passage à la postérité du poète interroge sur les liens familiaux, tout autant qu'ils peuvent éclairer la part de mystère qui entoure la précocité d'Arthur Rimbaud puis son abandon de l'écriture à un très jeune âge et son choix de vivre en Afrique. 

Mais l'enquête minutieuse de David Le Bailly se lit aussi comme un formidable roman social et réaliste de la province vosgienne de la fin du 19eme siècle et c'est vraiment la force de ce livre : les formes romanesques et essayistes se complètent et donnent un éclairage sur le contexte social sans jamais verser dans l'analyse psychologique. 

Ce roman que j'ai trouvé passionnant m'a été recommandé par Delphine de AB Librairie à Lunel lorsque je lui ai demandé quel livre de poche elle me conseillerait. 

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11 avril 2022

# 396 Le chant d'Achille, Madeline Miller

Lors de notre sortie running le dimanche matin, nous parlons beaucoup de nos lectures avec Ivan. Quand il m'a recommandé (et prêté!) Le chant d'Achille, j'ai tout de suite été enthousiaste car la mythologie grecque a depuis toujours un fort pouvoir d'attraction sur moi.

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Le point de vue de Madeline Miller est original puisqu'elle s'attache à décrire le destin d'Achille à travers les yeux de Patrocle, son meilleur ami, dont le rôle central dans la prise de Troie contraste avec la discrétion sur sa personnalité dans les récits mythologiques.

Si dans un premier temps j'ai été un peu déstabilisée par le style lyrique, rapidement ma fascination pour l'épopée troyenne a repris le dessus: l'engrenage des alliances géopolitiques et les personnages homériques m'embarquent dans un autre monde et me permettent vraiment de m'évader. En s'éloignant du style épique, ce roman est construit comme une immersion dans la vie quotidienne des héros, leur intimité, leurs sentiments. Le fil fantastique est bien présent mais la description géographie très réaliste nous donne l'impression d'être des leurs. 

D'autres romans mythologiques:

- L'inégalable trilogie Troie de David Gemmell

- L'étonnant Un été avec Homère de Sylvain Tesson

 

 

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01 avril 2022

# 395 Connemara, Nicolas Mathieu

Le dernier roman de Nicolas Mathieu me faisait de l'œil depuis sa sortie. J'avais beaucoup aimé Leurs enfants après eux, ainsi que les publications de l'auteur sur instagram : ses textes qui prennent parfois la forme de nouvelles sont touchants. Je l'ai aussi trouvé très pertinent lors de sa participation à l'émission C politique, en février et à tout cela s'ajoute l'avis enthousiaste de Delphine de la librairie AB à Lunel dont je vous reparlerai bientôt.

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Cette fresques sociale est particulièrement réussie avec plusieurs niveaux de lecture.

L'histoire croisée de deux quarantenaires (Hélène, dont le vernis de l'éclatante réussite sociale s'écaille et Christophe qui semble subir sa vie et s'enlise dans un confort sans ambition) confirme le talent de Nicolas Mathieu pour le roman réaliste. Les scènes sur le monde du travail sont remarquables et la crise de la quarantaine apparait dans tout son processus vague et indécis.

Et puis sous cette trame actuelle celle de leur jeunesse en province dans les années 90: peut-être y suis-je sensible parce que je suis du même âge que l'auteur, je trouve qu' il y a dans ses descriptions une vérité touchante et des détails de cette époque qui m'ont fait sourire - le journal intime, la liberté qu'offrait une mobylette, les notes scolaires avant l'ENT... Je ne suis pas sensible à la nostalgie mais il y a une sorte de réconfort de se dire que nous aussi, nous avons des choses à raconter de ce que fût la vie sans internet, nous qui sommes la dernière génération à avoir été des adolescents sans téléphone portable, sans application, sans réseaux sociaux.

 

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15 mars 2022

# 394 Zemmour contre l'Histoire, Tracts Gallimard N°34 (Collectif d'historiens et d'historiennes)

J'aime beaucoup la collection Tracts de Gallimard: des essais courts et engagés, pas toujours faciles à lire mais qui me rappellent mes études et l'exigence de lire des textes de réflexions argumentées. Il fallait s'astreindre à analyser des opinions éloignées des miennes - d'autant que là où j'étais la droite était bien représentée et il y avait même un groupe d'étudiants royalistes. Je n'ai jamais eu pour eux aucune reconnaissance, j'estimais qu'il s'agissait surtout d'un moyen de se faire remarquer et à vrai dire je les trouvais pitoyables de n'exister qu'en étant dans la provocation. Il ne m'est jamais venu à l'esprit que l'on pouvait sincèrement souscrire à ces thèses, tout comme il ne m'était jamais venu à l'idée que l'on puisse être séduit par le discours de Zemmour.

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"Faire mentir le passé pour mieux faire haïr au présent... et ainsi inventer un futur détestable."

Rétablir la vérité sur les allégations du polémiste candidat est un exercice plutôt sain mais certainement vain puisque ceux qui vont lire Zemmour contre l'Histoire sont des personnes déjà convaincues par l'absurdité de ses propos. En revanche, l'obsession raciste de ceux qui vont mettre dans l'urne le papier de Reconquête! ne s'embarrasse pas de ces manipulations. La promesse nostalgique - sans même se demander si le passé est enviable - et la facilité d'une immigration zéro pour régler tous nos problèmes demandent moins d'efforts que de prendre le risque d'imaginer un monde nouveau, incertain et fragile mais respectueux de tous.

Plus que jamais je rêve que l'on s'élève contre le repli sur soi et que l'on célèbre la diversité dont nous sommes tous et toutes intimement constitué.e.s. Et plutôt que de réécrire l'Histoire, d'écrire ensemble celle qui est devant nous.

 

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09 mars 2022

# 393 Milwaukee Blues, Louis-Philippe Dalembert

Encore un roman de la rentrée littéraire 2021? Mais oui!

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Milwaukee Blue est typiquement un roman que je n'aurai pas lu sans l'enthousiasme de ma mère ("Celui-là il est super, tu vas le lire en un rien de temps") parce que le sujet inspiré de l'histoire de Georges Floyd est très risqué. Si j'ai toujours eu un intérêt marqué pour les faits divers, leur retranscription en roman avec un recul historique limité peut aussi s'avérer désastreuse.

Louis-Philippe Dalembert réussit le numéro d'équilibriste : il invente un nouveau protagoniste, Emmet, au travers duquel il retrace les espoirs déçus d'une population défavorisée, discriminée et dont une éventuelle ascension sociale - "le rêve américain" - ne repose que sur de fragiles hypothèses. On est captivé par la fresque sociale dans un état américain méconnu mais victime de fortes inégalités sociales sans jamais perdre de vue que ce qui se déroule sous nos yeux de lecteur s'est également déroulé sous nos yeux de téléspectateurs il y a 2 ans.

"Construisons des passerelles. Construisons des ponts, de solides ponts entre nous, là où les esprits maléfiques et les rabat-joie cherchent à nous diviser. (...)

Soyez fier d'être qui vous êtes, mais ne commettez pas l'erreur de vous enfermer. Ne vous laisser pas non plus enfermer.".

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Mon ami libraire Philippe me conseille du même auteur Avant que les ombres s'effacent, également aux éditions Sabine Wespiesen.

28 février 2022

# 392 Les enfants de Cadillac, François Noudelmann

Les enfants de Cadillac font aussi partie de la moisson parentale de la rentrée littéraire.

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Avec ce premier roman François Noudelmann retrace le destin de sa lignée paternelle: Chaïm, son grand-père et Albert/Philippe, son père, tous deux menacés à deux périodes différentes par leur appartenance à la religion juive. Héritier de cette histoire, François Noudelmann décrypte leur relation ambigüe à la France et s'interroge sur son identité et les résurgences d'une forme d'insécurité dans son propre parcours.

Le récit dénué de poncifs psychologiques est d'autant plus percutant qu'il ne donne aucune formule magique et nous autorise ainsi d'y piocher ce qui nous parle. Bien sûr, il y a toujours ce fil rouge présent ces derniers mois dans mes lectures sur l'appartenance à un lieu mais aussi en filigrane un message fragile et peut-être dérisoire ou vain de la difficulté de se connaître soi-même et les raisons qui nous poussent à adopter certains comportements. Une lecture qui nous rend plus sensibles aux autres et à ce qui les constitue, plus indulgents et tolérants en quelque sorte et cette raison seule suffirait à la recommander.

 

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14 février 2022

# 391 Temps sauvages, Mario Vargas Llosa, trad. Daniel Lefort et Albert Bensoussan

J'ai acheté le dernier roman de Mario Vargas Llosa il y a quelques mois dans la librairie historique Les cahiers de Colette, du prénom de son emblématique propriétaire. 

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Ceux qui me lisent depuis quelques temps (ou qui ont eu la patience de remonter le fil des archives) savent que Mario Vargas Llosa est un auteur que j'apprécie : ses récits sont à la fois romanesques et historiques, entraînants et documentés. Et Temps sauvages est un modèle du genre : on plonge en pleine guerre froide quand une entreprise américaine, La Fruitière, agite le spectre communiste pour servir ses intérêts peu compatibles avec la réforme agraire mise en oeuvre au Guatemala. La CIA organise alors un coup d'état militaire pour écarter le président élu démocratiquement.

Les personnages se dessinent au fur et à mesure des chapitres dont le fil narratif n'est pas linéaire, permettant ainsi de donner de la densité à chaque protagoniste. Le puzzle des intérêts personnels et américains et des manipulations s'assemble, nous éclairant sur la déflagration encore actuelle que provoque cette ingérence en Amérique Latine. Mario Vargas Llosa excelle dans ce style de thriller géopolitique qui n'est pas sans rappeler à certains égards la crise ukrainienne actuelle.

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