Rallumer les étoiles

15 septembre 2017

# 202 Lady Sir, journal d'une aventure musicale

Lady Sir

Depuis que je vous ai parlé de Dire au revoir vous savez que j'aime beaucoup Gaëtan Roussel. Merci donc à David qui m'a offert le roman graphique racontant l'histoire de Lady Sir, le duo formé par le chanteur de Louise Attaque et la comédienne Rachida Brakni. L'exercice aurait pu tourner au support promotionnel mais ça serait mal connaître l'état d'esprit de la petite troupe. L'authenticité et la simplicité qui se dégage de cet album confirme l'intuition que j'avais eu de Gaëtan Roussel lorsqu'il était venu boire un verre au bar de la Philharmonie après son concert dédié à Bashung (et je regrette infiniment d'avoir manqué celui de Lady Sir au même endroit!).

A travers un jeu de l'oie particulièrement réussi, Fred Bernard nous offre une narration croisée pleine de poésie et d'humour, 120 pages pour nous expliquer la naissance d'un album musical mais aussi et surtout la formidable aventure humaine qui sous-tend la création artistique. 

Le trait léger et les couleurs harmonieuses donnent à ces rencontres une dimension de jolie mélancolie. La gorge se serre à l'explication de la chanson "Je ne me souviens pas" et à chaque page de petits détails me ramènent à ma vie (Rachida a découvert le théâtre à côté de chez moi, Fred réalise des livres jeunesse, Gaëtan Roussel a fait des études d'architecture - je peux rêver des heures à la Cité de l'Architecture ou devant les maquettes de ponts du Musée des Arts et Métiers...). 

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04 septembre 2017

# 201 Les dieux ont soif, Anatole France

Je n'avais jamais lu de romans d'Anatole France et j'ai téléchargé celui-ci après avoir lu la très controversable note de lecture de Paul-Marie Couteaux à Marine Le Pen. Cette lettre décrit les livres que Marine Le Pen et ses collaborateurs devraient lire - ou connaître - pour avoir un vernis culturel qui fasse illusion. Que ce soit très clair: non seulement je n'approuve pas la méthode - on est vraiment dans la superficialité la plus totale, dans l'impératif d'efficacité que j'abhorre. La culture fait pour moi partie de ces choses qui demandent du temps, de l'investissement personnel, de la curiosité, des rencontres; elle se construit, elle s'échange, c'est une part de soi qui ne peut pas être volée ni réduite à une liste d'auteurs qu'il faut avoir lus. Pour autant, la culture est un apprentissage, et certains cursus que j'ai moi-même suivis s'attachent à nous apprendre à construire cette culture personnelle et générale. La culture est un voyage, pas un paquet cadeau que l'on reçoit. J'approuve encore moins le fond: Paul-Marie Couteaux indique à Marine Le Pen les ouvrages qui font référence dans sa lignée politique ou qui au contraire adouciront son programme national-populiste. On ne peut pas lui reprocher de ne pas être dans l'air du temps, mais je trouve cela affligeant. On ne retiendra de cette note que certains auteurs, en se passant de la justification, et le dernier paragraphe, qui est finalement du simple bon sens.

Les-Dieux-ont-soif

Les dieux ont soif me semblait un bon écho à l'essai d'Eric Hazan sur la Révolution française que je projetais de lire ensuite. Que le personnage principal s'appelle Evariste a été une première bonne surprise, réveillant un joli souvenir de lecture. Et puis page 22 j'ai été définitivement conquise par la poésie de l'écriture:

"Evariste la regarda de cet air sombre qui mieux que tous les sourires exprime l'amour." 

A travers le destin d'un jeune peintre parisien épris des idéaux révolutionnaires, Anatole France raconte les heures sombres de la Révolution Francaise. Aveuglé par son engagement politique, Evariste Gamelin devient un des rouages de la Terreur, alors que débute son histoire d'amour avec Elodie. C'est à la fois un roman psychologique sur les choix de vie et un véritable essai sur le fanatisme. Les références mythologiques, les personnages secondaires très réussis (chacun représentant une "voix" de la Révolution), la maîtrise novellistique de la tension pour souligner l'escalade de la violence: tout concourt à expliquer les mécanismes d'engrenage du pouvoir dictatorial.  

J'ai évidemment adoré l'esthétisme de l'écriture d'Anatole France, qui se rapproche parfois d'un Mauriac avec qui il partage au moins la distinction d'être un des auteurs cités dans la liste des Meilleurs romans du demi-siècle (1900-1950)

La voiture disparut. Le trouble d'Evariste se dissipa; mais il lui restait une sourde angoisse et il sentait que les heures de tendresse et d'oubli qu'il venait de vivre, il ne les revivrait plus.

Il passa par les Champs-Elysées, où des femmes en robes claires cousaient ou brodaient, assises sur des chaises de bois, tandis que leurs enfants jouaient sous les arbres. Une marchande de plaisirs, portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la marchande de plaisirs de l'allée des Veuves, et il lui sembla qu'entre ces deux rencontres tout un âge de sa vie s'était écoulé. Il traversa la place de la Révolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit gronder au loin l'immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de la Révolution prétendaient s'être tues pour jamais. Il hâta le pas dans la clameur grandissante, gagna la rue Honoré et la trouva couverte d'une foule d'hommes et de femmes, qui criaient "Vive la République! Vive la Liberté!". Les murs des jardins, les fenêtres, les balcons, les toits étaient pleins de spectateurs qui agitaient des chapeaux et des mouchoirs. Précédé d'un sapeur qui faisait place au cortège, entouré d'officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de gendarmes, de hussards, s'avaçaient lentement, sur les têtes des citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d'une couronne de chêne, le corps enveloppé d'une vieille lévite verte à collet d'hermine. Les femmes lui jetaient des fleurs. Il promenait autour d elui le regard perçant de ses yeux jaunes, comme si, dans cette multitude enthousiaste, il cherchait encore des ennemis du peuple à dénoncer, des traîtres à punir. Sur son passage, Gamelin, tête nue, mêlant sa voix à cent mille voix, crai:

- Vive Marat!

Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention. Tandis que la foule s'écoulait lentement, Gamelin, assis sur une borne de la rue Honoré, contenait de sa main les battements de son coeur. Ce qu'il venait de voir le remplissait d'une émotion sublime et d'un enthousiasme ardent.

 

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27 août 2017

# 200 Baïkal-Amour, Olivier Rolin

C'est avec la Russie et Olivier Rolin que je vous propose de fêter le septième anniversaire et le 200ème message de ce blog. 

Baikal-Amour

La première fois que je suis allée en Russie, c'était en 2012 et j'ai depuis intensifié mes lectures autour de ce pays. J'ai d'ailleurs créé un tag "Russie" pour faciliter la recherche de ceux que ça intéresse.

Olivier Rolin, rappelez-vous, c'est ce fabuleux auteur découvert vraiment par hasard. Il y avait dans la dernière partie de son roman une réflexion qui m'avait intimement touchée et poussée à reprendre le chemin de la Russie, au sens propre cette fois. C'était l'an dernier en Carélie russe, en partie sur les traces du Météorologue. J'avais écrit quotidiennement une sorte de journal de bord, je viens de le relire et s'il fait pâle figure évidemment à côté des mots d'Olivier Rolin dans Baïkal-Amour, j'y ai retrouvé cette même interrogation sur la fascination pour la Russie. Comment se fait-il que ce pays aussi imparfait soit-il - ou justement parce qu'il est si imparfait? - exerce un tel pouvoir d'attraction sur moi? Comme lui j'ai été hypnotisée par le temps long des voyages en train, je suis toujours étonnée de trouver du charme à l'improbabilité russe, la marque du passé jusque dans la personnalité des Russes... Un émerveillement inexplicable. J'ai en moi, je crois, une attirance pour ce qui n'est pas lisse, pour les âmes et les lieux qui ne s'offrent pas à nous facilement, pour lesquels, tel un palimpseste à décrypter, il ne faut pas s'arrêter aux apparences. Avec la Russie, on est servi.

Sans faux-semblants ni dérives lyriques, Olivier Rolin nous emmène à bord de "l'autre" transsibérien, sur la ligne ferroviaire Magistrale Baïkal-Amour dont la construction spectaculaire par les défis géographiques qu'elle a du surmonter, s'inscrit tragiquement dans l'Histoire russe.  C'est aussi la recherche d'un souffle intérieur, une respiration différente, face à l'immensité (géographique et temporelle) de la Russie. 

L'écriture d'Olivier Rolin est pleine d'autodérision, de curiosité et d'intelligence (vous aussi, page 21, vous irez chercher de toute urgence où se situe le fameux delta...).

Extrait 1: de la Russie...

Un escogriffe en gilet orange, debout sur une table, faisait des trous dans un mur. Probablement mal placés, ou alors trop grands: c'est une des bizarreries de la Russie, à peu près inchangée depuis les temps de l'Union soviétique (et l'un de ses charmes, si l'on est de bonne humeur), que les simples choses n'y sont jamais - enfin, jamais, n'exagérons pas: rarement - comme elles devraient, comme on attendrait qu'elles soient. Elles se rebellent sourdement. A Severobaïkalsk, par exemple, un escalier de ciment permettait d'accéder, de chaque côté, à une très longue passerelle enjambant les voies de la gare qui séparaient notre hôtel, non loin des bords du lac, du centre-ville. Or, aucune de ces marches, je dis bien aucune, n'avait la même dimension, ni en largeur ni en hauteur; chacune était, en quelque sorte, une création originale, ce qui devait rendre les escaliers assez casse-gueule pour l'ivrogne nocturne (situation dans laquelle, je tiens à le préciser, je ne me suis jamais trouvé; mais des ivrognes nocturnes, ça existe, en Russie comme ailleurs - et même un peu plus qu'ailleurs).

Extrait 2 des trains russes...

Dans un coin de la salle d'attente de la gare, un assez minable petit buffet offre au voyageur frigorifié du thé brûlant et des pirojki graisseux. Les tables et les chaises de plastique publicitaires font contraste avec le lustre monumental et les chapiteaux corinthiens, vestiges des fastes révolus de l'Union soviétique. Le Transsibérien Vladivostok-Moscou fait une entrée majestueuse, ses wagons coiffés d'une crinière blanche. Mon train à moi, le rapide 82 Moscou -Oulan-Oude, sera là à 2h42, à 6h42 en fait, mais étant donné l'immensité du réseau ferroviaire russe et le nombre de fuseaux qu'il traverse, les horaires sont toujours exprimés en heure de Moscou. C'est l'occasion, pour ceux qui sont portés à l'anxiété (c'est mon cas), de montées soudaines d'adrénaline: on est arrivé en gare avec une confortable avance, mais si on s'était trompé dans le calcul du décalage horaire?

Enfin là, on ne s'est pas trompé. Le rapide 82 entre en gare à l'heure prévue, totchno. J'aime les trains russes, leur longs wagons cannelés, gris et rouge, l'espèce de petite coupée qui permet de s'y hisser, le couloir desservant les compartiments, à l'ancienne (il y a beaucoup de choses qui rappellent les jours d'autrefois, c'est un des charmes discrets de ce pays), l'impeccable blancheur amidonnée de la literie des couchettes, le samovar qui ressemble à un vieux percolateur; j'aime même leur lenteur, pas plus de soixante kilomètres à l'heure en moyenne, qui permet de se laisser doucement engourdir par la monotonie du paysage.

Extrait 3: du voyage...

Tout de même, pourquoi voyage-t-on? (...) Mais pourquoi cette curiosité du monde? Ne devrait-on pas se contenter de ce qui est à portée de main, ou sous le regard? A cause je crois d'une inquiétude, mot que je prends dans son sens courant, mais aussi dans son acceptation étymologique: l'intranquillité. Le besoin d'être loin est inégalement réparti, il y a des gens - et même des écrivains, nombreux - qui se trouvent bien à leur domicile: chez eux, dans leur domus, leur maison (mot latin qui a d'ailleurs donné le mot russe dom, qui signifie la même chose - il n'y a pas tellement de mots d'origine latine en russe). Quand je dis qu'ils s'y trouvent bien, je ne veux pas dire qu'ils s'en satisfont forcément (il y en a), ils peuvent être des esprits tourmentés ou critiques, mais le lieu de leur insatisfaction c'est chez eux. Mais il en est d'autres, dont je me sens, que l'inquiétude incite continuellement à fuir, à mettre de la distance. Avec quoi? Avec leur pays, leur langue, leurs habitudes. Voyager, c'est se déshabituer. C'est aussi aller à la recherche d'une partie perdue de nous-même, tellement perdue qu'on ne saurait dire en quoi elle consiste, ni même si elle a jamais existé.

De ce besoin d'éloignement, la Russie, pour moi, est un cas particulier. (...) il y a l'espace, la façon dont cette entité immatérielle marque pourtant le paysage russe, y compris le paysage urbain - ces avenues démesurément larges, par exemple, tracées à une époque où il n'y avait pratiquement pas de voitures dans ce pays. L'immensité russe, qui nulle part ailleurs ne se sent mieux qu'en Sibérie, est pour moi un puissant aimant.   

A lire également, l'entretien d'Olivier Rolin avec Nathalie Crom: Ecrire, écrire, pourquoi?                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

 

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21 août 2017

# 194 # 195 # 196 #1 97 # 198 # 199 Lectures d'été

En plus de Joseph sous la pluie, je suis partie en vacances avec une sélection très estivale et légère.

Sélection été

On commence par un roman pour ceux qui rêvent d'étoiles:  (#194) Danser d'Astrid Eliard. Ca faisait longtemps que je voulais le lire et il est désormais disponible en poche. Je pense qu'il parlera plutôt aux lectrices puisqu'il s'agit des parcours croisés de trois jeunes élèves de l'Ecole de Danse de l'Opéra de Paris. Excellent écho aux livres jeunesse 20, allée de la danse que je lis toujours avec plaisir avec Emma, Astrid Eliard nous ouvre les portes d'une des plus prestigieuses école du monde. C'est surtout un roman tout en finesse sur l'adolescence, cet âge où tout se bouscule.

L'adolescence, c'est justement le thème du dernier recueil de nouvelles de Claire Castillon, un auteur que j'aime beaucoup. Encore une fois elle réussit avec brio et mordant à décrire en quelques pages des instantanés de cette période si particulière et pourtant tellement importante dans notre construction personnelle. Si les parents d'ado le liront avec encore plus de délectation, je me suis souvent reconnue dans (#195) Rebelles, un peu et j'ai beaucoup souri en le lisant.

Là où j'ai carrément ri, c'est en lisant (#196) Tout un été sans facebook de Romain Puértolas, découvert grâce à l'émission Le Masque et la Plume. Dans la même veine que L'ours est un écrivain comme les autres, on y retrouve tous les codes de l'humour décalé. L'histoire elle-même est accessoire et même si l'intrigue tient la route, c'est surtout l'imagination débordante et déjantée de l'auteur qui est entraînante. Mise au placard dans un commissariat perdu dans l'Amérique profonde, Agatha Crispies passe ses journées à engloutir des donuts en essayant de faire vivre son club de lecture. Un jour un homme est retrouvé mort dans sa baignoire: enfin un peu d'action pour la policière au parfait profil d'anti-héros. En plus de nous faire rire, l'auteur révèle sa passion de la littérature et nous donne envie de (re)lire nos classiques (sauf James Joyce qui fait l'objet d'un excellent running gag)!

Pour l'instant je m'en sors bien dans mes transitions, on passe donc du polar drôlissime au thriller exaltant avec (#197) Les garçons de l'été de Rebecca Lighieri, recommandé par Le Monde. Un père paisible, une mère attentionnée, deux garçons beaux comme des dieux, intelligents et passionnés de surf et une cadette discrète: une famille modèle? Lorsque le drame survient, les apparences se fissurent... Par le biais des alternances de narrateurs les failles se révèlent peu à peu et ce presque huis-clos familial monte efficacement en tension et en suspense. Seul regret, un dernier chapitre trop long qui alourdit la chute.

On poursuit avec le dernier roman de mon cher Mario Vargas Llosa . Il fait partie de ces auteurs qui ne me déçoivent jamais, dont on retarde presque la lecture dans la certitude de passer un bon moment. Mon livre préféré restera toujours Tours et détours de la vilaine fille, néanmoins il parvient encore une fois à me charmer par sa dextérité à entremêler politique, société et intimité, le tout porté par une écriture fluide. Plus léger que ses romans précédents, (#198) Aux cinq rues, Lima met à nouveau en scène un entrepreneur péruvien confronté à la corruption, au chantage et à l'insécurité. En reprenant le même décor, Mario Vargas Llosa témoigne de la réalité de la situation au Pérou et n'est pas sans rappeler l'actuel scandale d'Odebrecht, dans lequel l'écrivain n'hésite pas à prendre parti. Mais ce n'est pourtant pas une répétition du Héros discret car si l'amitié se révèle encore une fois salvatrice, elle cache ici une histoire sous-jacente plus sensuelle, donnant au roman un tour érotique réjouissant.

On termine avec une revue achetée à la gare le premier jour des vacances: La santé & la médecine, Soigner hier et aujourd'hui, Réparer demain, Hors série le Monde (#199). Il faut bien 185 pages pour cette grande traversée de la santé et de la médecine, analysées sous des angles à la fois sociaux, politiques et scientifiques, chacun ayant un impact sur les progrès réalisés en la matière. Le regard historique est aussi intéressant que les enjeux actuels ou la projection dans le futur. Brillant et éclairant de la première à la dernière page!

16 août 2017

# 193 Joseph sous la pluie, Mano Solo

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Quand Quentin m'a offert ce livre il m'a prévenue: "je ne sais pas si tu vas aimer c'est assez sombre", j'ai donc attendu un peu et je l'ai lu en fin de vacances. C'est un recueil éclectique, composé d'un court roman qui donne le titre à l'ouvrage, de poèmes, de textes inédits et de dessins. De Mano Solo je ne connaissais que quelques chansons, je me suis prise une bonne claque en découvrant ces écrits très intimes.

Sans aller jusqu'à dire que l'écriture très masculine et violente de Joseph sous la pluie m'a plu, elle est incontestablement une clé de lecture des hommes pour la femme que je suis! La structure du récit est une métaphore filée de la dérive: seul sur son bateau, Joseph choisit de larguer les amarres et de laisser le destin décider si ce voyage sera un suicide ou un retour à la vie. Entre intempéries et alcool, Joseph laisse libre court à son désespoir et ses regrets amoureux: si fuir n'est pas si difficile, aura-t-il le courage de revenir?

Les textes "en vrac" laissent surtout éclater la violence et semblent se limiter à cela, faute d'un assemblage cohérent et les dessins ne trouvent pas vraiment leur place dans le format poche qui ne permet pas de les appréhender avec recul, et de fait j'ai le sentiment de les avoir survolés.

Beaucoup plus lumineux sont les poèmes , il y a du Prévert, parfois un peu d'Apollinaire aussi et une vraie création poétique, un retour vers la vie qui m'a touchée.

 Je me réveille 

tout habillé

j'ai dormi quinze heure

il fait vraiment chaud

et j'ai envie de rien

je pense un peu à toi

mais tout s'estompe

j'ai pas besoin d'amour

ce matin

je ferais mieux d'aimer la vie.

***

Si tu savais

combien j'aime la vie

quand je regarde tes yeux

même s'ils disent adieu

si tu savais

combien j'aime la vie

à en mourir. 

***

En bas de la tour Eiffel

il pleut des pastèques

Qui explosent en poussant

Leur dernier cri

Adieu pépins!

 

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07 juillet 2017

# 192 Dire au revoir, Gaëtan Roussel

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De Gaëtan Roussel j'aimais déjà la voix, les chansons, (les siennes mais aussi celles écrites pour les autres) et le personnage, incarnation de la simplicité qu'il célèbre dans ses textes (je me souviens de son naturel au bar de la Philharmonie où il venait de donner un concert de reprise de Bashung).

Son récent duo avec Rachida Brakni est aussi une réussite dans un genre assez différent de ses collaborations précédentes, et c'est en écoutant une émission sur Lady Sir que j'ai appris qu'il publiait son premier livre. Quinze nouvelles - poèmes pour Dire au revoir : difficile de trouver les mots justes, c'est un livre qui va m'accompagner longtemps je crois tant l'écriture est ici portée à un haut niveau d'élégance et de délicatesse.

Mes coups de coeur vont aux nouvelles Ma Camille et Résister.

Et puisqu'il en est ici beaucoup question, je vous invite à prendre le temps cet été de lire Pourquoi la musique?

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01 juillet 2017

# 191 Fendre l'armure, Anna Gavalda

J'avais beaucoup aimé ses premières nouvelles, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, découvertes grâce à mon père. Et puis sont venus les romans et j'ai moins accroché. Le Masque et la Plume m'ont convaincue de lire Fendre l'armure, son dernier recueil de nouvelles, d'autant que le genre et le sujet m'ont immédiatement attirée.

Fendre l armure

Dans chacun des sept récits, une rencontre favorise le lâcher-prise des personnages. Anna Gavalda nous incite ainsi à assumer notre vulnérabilité, à s'ouvrir à une relation authentique et prendre le risque de souffrir - car "fendre l'armure" n'est pas pour autant synonyme de happy end.

C'était une lecture agréable avec des clins d'oeil personnels amusants: j'ai offert ce livre à mon père et il se trouve qu'une des nouvelles mentionne son ancien employeur. Certaines histoires sonnent juste et particulièrement la dernière: j'aime les trajets, symboles de cheminement intérieur. Cependant, il m'a manqué l'acidité d'une Claire Castillon ou la pudeur d'une Blandine Le Callet, comme si l'accumulation de bons sentiments noyait un peu le message pourtant intéressant d'Anna Gavalda et qui aurait été à mon sens mieux servi par des chutes plus travaillées et plus surprenantes.

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23 juin 2017

# 189 La Poupée, # 190 La Pyramide, Ismail Kadaré

Il y a quelques mois je suis tombée vraiment par hasard dans une librairie sur la revue Baïka. Destinée au 8-12 ans, ce magazine trimestriel dédié au voyage avait tout pour me plaire, à commencer par son nom à connotation russe. L'univers graphique proposé ainsi que la ligne éditoriale ont fait le reste: Emma n'a pas encore trop accroché mais pour moi c'était gagné dès les premières pages.

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Dans le premier numéro, il y avait un reportage sur l'Albanie qui m'a donné envie d'y partir cet été en vacances. Par curiosité j'ai recherché les figures intellectuelles albanaises. Je suis tombée immédiatement sur Ismail Kadaré dont le nom me disait quelque chose, et pour cause: son dernier roman figurait dans la sélection du monde de l'été 2015, une sélection d'une qualité vraiment exceptionnelle puisqu'elle m'a permis de découvrir Le puits, Eden Utopie, Le voyage d'Octavio, Un homme amoureux, La grande santé, La main de l'auteur, l'esprit de l'imprimeur, Pourquoi la musique? .... Pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas (liées à la disponibilité en téléchargement, hum hum) je n'avais pas lu La Poupée. Mais le hasard qui m'a le plus marquée, c'est qu'en écoutant l'excellente émission de France Inter consacrée à une autre personnalité albanaise, le violoniste Tedi Papavrami, je découvre qu'il est l'actuel traducteur de Kadaré.

Voilà une bien longue introduction, mais j'aime quand les faisceaux de curiosité coïncident et font que la préparation du voyage devient elle même une évasion et une découverte. 

LaPoupée

Dans La Poupée, Ismail Kadaré nous parle de sa mère, cette femme que l'on a du mal à cerner: naïve et sensible, elle est aussi capable de fulgurances. Emprisonnée dans un carcan culturel, elle nous donne l'impression de s'en évader par cette sorte d'absence permanente qui pourrait la faire passer pour simple d'esprit.

D'anecdotes en symboliques de la maison familiale, Ismail Kadaré nous offre en réalité bien plus que la biographie de sa mère: le chemin sur lequel il s'est construit en tant qu'intellectuel et écrivain, en le replaçant dans son contexte culturel, social et politique et avec cette dose d'auto-dérision qui donne de la légèreté à ce court et dense récit.

J'ai ensuite enchaîné avec le premier tome des oeuvres de cet auteur. Après une préface très bien écrite par Eric Faye (auteur d'un essai sur Kadaré), Le livre s'ouvre sur quatre courts récits mythologiques avec notamment un Prométhée moderne que j'ai trouvé exceptionnel de finesse et d'analyse politique - cette nouvelle est d'ailleurs dédiée " à tous les vrais révolutionnaires".

LaPyramide

J'ai ensuite lu La Pyramide, un récit passionnant sur la construction de la pyramide de Chéops. Instrument politique d'asservissement du peuple, personnification du pouvoir suprême, au fil du récit elle devient elle-même un monstre qui semble engloutir les hommes, jusqu'à son instigateur. De fait c'est bien là sa finalité puisqu'elle est destinée à être le tombeau du Pharaon. J'ai trouvé des résonances avec le fabuleux Effondrement, et notamment les chapitres sur l'île de Pâques ou encore celui sur les vikings qui périrent au Groenland d'avoir érigés des cathédrales plutôt que d'oeuvrer pour leur survie.

Partir en Egypte pour mieux raconter l'Albanie: le pari était risqué et pourtant la dénonciation des totalitarismes est réussie, d'autant plus évidente quand on sait que le monument érigé à la gloire du dictateur albanais Enver Hoxha est la Pyramide de Tirana!

Hemiounou continuait de l’entretenir. Il lui expliquait pourquoi il avait préféré une pente de cinquante-deux degrés à celle de quarante-cinq. Il invoquait le premier bâtisseur de pyramides, le légendaire Imhotep, fournissait quelque indication sur l’orientation, définie selon la position des astres, mais Chéops avait la tête ailleurs. Il se reprit quelque peu quand l’autre eut approché de la maquette un morceau de planche pour lui expliquer comment seraient montés les blocs de pierre. C’est précisément ce que je voulais demander, dit Chéops. A de pareilles hauteurs… Aucune inquiétude, Majesté, répondit l’architecte. Voyez cet échafaudage en bois : on en construira quatre, un pour chaque face. Les pierres, les blocs de granit destinés à obstruer les accès, tout sera hissé sur ce plan incliné à l’aide de cordes.

Il adossa la plaque de bois à la maquette. Elle s’appuiera sur la pyramide, voilà, comme ça. Sur les premiers gradins, la pente de cette rampe sera très faible. Puis au fur et à mesure qu’augmentera la hauteur, elle sera plus raide, ce qui rendra la montée plus difficile. Pour limiter la pente, autrement dit pour la maintenir au-dessous de douze degrés, on allongera progressivement le plan incliné. Voilà, de cette façon…

L’architecte ôta la première rampe pour lui en substituer une autre, plus longue. Voyez, Majesté, celle-ci atteint le milieu de la pyramide, et l’inclinaison demeure à peu près égale. Chéops hocha la tête pour signifier qu’il avait compris. Et l’on continuera ainsi jusqu’au sommet, poursuivit l’architecte en approchant une troisième pièce beaucoup plus longue encore. Maintenant la Pyramide a l’air d’une comète, fit Chéops et, pour la première fois, il sourit.

Je lis Ismail Kadaré un peu à rebours en ayant commencé par son livre le plus récent, puis par ce roman publié juste après la fin du régime communiste mais nul doute que je vais continuer à explorer l'oeuvre de cet écrivain et j'aurais le plaisir de découvrir sa ville et sa maison d'enfance, celle décrite dans La Poupée, dans quelques semaines.

 

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15 juin 2017

# 188 Le dimanche des mères, Graham Swift

Ma lecture du roman Le dimanche des mères de Graham Swift remonte à plusieurs semaines mais je voulais vous en parler avant les vacances, si jamais vous êtes en recherche d'inspiration littéraire. J'ai découvert cet auteur grâce à un article du Monde (pour changer...).

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Jane raconte une journée de sa vie de domestique dans l'Angleterre post-première guerre mondiale, vingt-quatre heures particulières puisqu'il s'agit du jour de congé annuel traditionnellement dédié à rendre visite à ses parents. Mais de parents, Jane n'en a plus et elle profite de cette liberté pour voir son amant, un jeune homme de la bourgeoisie qui s'apprête à se marier avec une femme de son rang.

L'histoire d'amour ne semble être qu'un prétexte à raconter autre chose. L'analyse sociologique est particulièrement subtile, appuyant les différences des classes sociales pour mieux montrer leur égalité devant la guerre qui décima aussi les familles aisées. Les prémices des années folles et le progrès technologique complètent le tableau historique, qui se double d'une surimpression psychologique intime et pudique. Tout cela en 140 pages.

Ce court récit est porté par l'élégance de l'écriture de Graham Swift pour qui la maxime anglaise semble parfaitement adaptée : "less is more" ou l'éloge de la simplicité.

Sur une petite table étroite recouverte de feutre où l'on devait parfois déposer gants ou autres effets personnels, elle aperçut la clé qu'il avait sortie pour elle. Une grosse clé, une clé typique, un test en soi, déroutant, qui l'attendait même si elle ne servait qu'à fermer et non pas à ouvrir quoi que ce soit.

Elle ne voulait pas encore la toucher.

De retour dans le hall, elle se trouva face à plusieurs portes. Cela n'avait sans doute guère d'importance. Elle n'avait rien de particulier à faire dans aucune de ces pièces, sauf dans la chambre du premier où ce qu'elle avait à faire était déjà fait. Et pourtant, d'une manière générale, sa tâche incontestable semblait consister à imprégner de sa présence, intruse et dévêtue, cette maison, qui était sienne sans l'être.

Elle s'executa donc. Glissant de pièce en pièce. Elle regarda, mémorisa, mais, en secret, laissant aussi une part d'elle-même. Se dire que, si choquante que fût sa visite - elle était à poil! -, personne ne saurait ni ne devinerait jamais qu'elle avait été ici semblait lui donner des ailes. Comme si sa nudité lui conférait non seulement l'invisibilité, mais aussi l'impunité.

 

 

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09 juin 2017

# 187 Repose-toi sur moi, Serge Joncour

Un article de Lexpress, l'auteur que je connais, le prix interallié: bien que peu attirée par le roman sentimental, j'ai lu Repose-toi sur moi.

Repose-toi-sur-moi

On entre vite dans ce récit qui croise deux vies: Ludovic le veuf provincial et Aurore la bourgeoise mariée dont le point commun est de vivre dans le même immeuble parisien. Deux êtres que tout semble opposer, pourtant le hasard et la solitude vont bien faire les choses. 

C'est bien écrit, on le lit d'une traite mais honnêtement je n'ai pas été séduite par ce roman. Je ne reconnais pas le Paris décrit dans ces pages, peut être parce qu'en cette saison d'apéros en bord de seine la grisaille de décembre me parait loin et je n'aime pas le stéréotype des parisiens aigris. Rassurez-vous le pessimisme de fond ne s'arrête pas à la capitale car la campagne n'est pas épargnée non plus: polluée par les pesticides cancérigènes, elle a droit à son cliché d'agriculteurs taiseux.  

Ensuite, le dérapage lié à la situation professionnelle d'Aurore va trop loin pour être crédible (j'ai eu l'impression que cette surenchère servait uniquement à donner un second souffle - inefficace- au récit).

Et enfin, c'est très personnel mais je crois que je n'avais tout simplement pas envie d'une histoire d'amour qui dépasse toutes les difficultés.

Mais ne vous arrêtez cependant pas à mon avis, les critiques sont dithyrambiques et je suis sure que ça peut être une lecture d'été agréable: je suis juste passée à côté de ce qui a enchanté la plupart des lecteurs.

Si bien que là, maintenant, en se posant enfin dans sa chambre, après la peur qu'elle avait eue à l'idée de passer la nuit dehors, elle eut tout d'un coup l'envie d'appeler quelqu'un, elle ne savait pas qui, une voix à l'autre bout du fil qui simplement lui réponde, une voix qui la rassure, une voix qui sache trouver les mots, même à minuit passé, une voix qui lui ferait ce don insensé de tout écouter, et qui à distance saurait l'apaiser, lui dire qu'elle allait bien dormir malgré ce lit froid. Elle songea à appeler Richard, mais ce soir il était à ce showcase qu'ils sponsorisaient, elle ne se sentait pas de débarquer dans sa sphère par un coup de fil, pour se plaindre, lui demander de l'aide, depuis Londres qu'est ce qu'il pourrait faire pour elle? Parfois, à des petits carrefours inattendus de la vie, on découvre que depuis un bon bout de temps déjà on avance sur un fil, depuis des années on est parti sur sa lancée, sans l'assurance qu'il y ait vraiment quelque chose de solide en dessous, ni quelqu'un, pas uniquement du vide, et alors on réalise qu'on en fait plus pour les autres qu'ils n'en font pour nous(...). Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment.

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