Rallumer les étoiles

17 octobre 2017

# 206 Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable

En cette periode de rentrée littéraire, impossible de passer à côté de la déferlante François-Henri Désérable depuis la sortie d'Un certain M. Piekielny, d'autant plus qu'il fait partie de la séléction Goncourt. Comme j'avais été séduite par son Evariste dont je vous ai reparlé récemment, j'ai immédiatement eu envie de lire son nouveau roman avant que les critiques n'en dévoilent trop.

Un certain M

Le hasard de la vie pousse François-Henri Désérable à enquêter sur un personnage cité par Romain Gary dans La promesse de l'aube, "un certain M. Piekielny". 

De quoi ça parle en réalité? De Vilnius et de l'extermination de sa communauté juive, de Romain Gary et de lui-même, François-Henri Désérable. Mais surtout de littérature et sous des aspects très divers: de l'impact d'un livre sur le cours de notre vie à la réflexion philosophique sur la fiction et le réel, en passant par la littérature comme "art de la mémoire" cher à Modiano ("c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés") qui obtient le prix Nobel pendant l'écriture de ce roman. 

Pour autant l'auteur nous raconte aussi une histoire: la narration crée une délicieuse attirance pour cette investigation réservant bien des surprises jusque dans la forme du livre (j'ai adoré le chapitre 119). Bref, c'est une pépite, un petit bijou de culture et d'humour qui nous donne le sourire et envie de relire Romain Gary et de découvrir Gogol (encore un soupçon de Russie!). Un vrai moment de bonheur: alliage d'élégance, de subtilité et de finesse, le style de François-Henri Désérable fait souffler un vent nouveau sur la littérature française. 

Les archives lituaniennes se trouvent en périphérie. Je ne les vis pas lors de mon voyage inaugural à Vilnius. Quand je quittai la cour de l’immeuble, au chapitre 9, je me dirigeai vers la vieille ville, passai devant la statue en bronze du petit garçon avec une rose à ses pieds, puis je continuai à marcher au hasard des rues, avec cette mélancolie diffuse qui parfois m’étreint et me fait envisager le monde à travers un filtre sépia.

C’est une affection chronique et méconnue dont je suis peut-être l’unique sujet et qui consiste, pour celui qui en est atteint, à se représenter l’environnement dans lequel il évolue non pas tel qu’il est, mais tel qu’il a été à une période donnée de l’Histoire.

Quand je suis à Paris, mon filtre est révolutionnaire. Ainsi m’est-il arrivé, après avoir descendu en scooter la rue de Rivoli, me faufilant périlleusement et au mépris du code de la route entre divers véhicules motorisés conduits par des chauffeurs diversement polis, de débarquer place de la Concorde et d’apercevoir en son centre, non pas les hiéroglyphes et le pyramidion doré de l’obélisque, mais la Liberté coiffée du bonnet phrygien avec en vis-à-vis sa petite sœur la guillotine, hautaine et majestueuse, avec sa lunette, sa bascule et bien sûr son biseau écarlate, étincelant, maculé du sang de quelques malheureux qu’elle venait de décoiffer sous les vivats de la foule. Qui ne s’est jamais trouvé juché sur un Vespa rutilant devant le bourreau brandissant par les cheveux une tête plus rouge encore, sanguinolente, tout juste séparée de son tronc, celui-là ne connaît pas les frissons que procure un filtre sépia.

 

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12 octobre 2017

# 205 Maître et Serviteur, # 206 Katia (Le bonheur conjugal), Léon Tolstoï

Régulièrement, j'ai besoin de me replonger en Russie...

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La nouvelle de Tolstoï Maître et Serviteur était sur ma liseuse et à la faveur d'un trajet en avion, j'ai enfin lu ce classique. Dans l'hiver russe, un riche marchand roublard préfère braver la tempête plutôt que de laisser une bonne affaire lui passer sous le nez, au péril de sa vie et de celle de son domestique Nikita. Inévitablement, le drame advient. Restituant parfaitement l'atmosphère du piège qui se referme, Tolstoï donne corps à l'inéluctable mais également à la rédemption et à l'idée que l'on est toujours seul (et surtout face à la mort). J'aime l'écriture de Tolstoï, l'ambiance russe avec le "pofigisme" de Nikita et son analyse sociale qui se rapproche ici de l'univers de Zola - même si la comparaison s'arrête là, tant leur divergence est grande sur la question religieuse.

Cette atmosphère russe, on la retrouve bien sûr dans Katia (également connu sous le titre "le bonheur conjugal") que j'ai lu dans la foulée. Ici Tolstoï s'attache au sentiment amoureux, avec une écriture très poétique, sensible et délicate qui sied très bien au sujet. Encore une fois j'y ai retrouvé un naturalisme très zolien, ce qui m'a surprise car bien que contemporains, je n'avais jamais lu d'analyse d'analogie entre ces deux écrivains. 

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Attention, pas mal de misogynie dans ces pages: à la frivolité et l'impulsivité de la narratrice, Tolstoï y oppose un homme réfléchi et posé. Pourtant, en refermant ce roman, je me suis sentie très proche de Katia à laquelle je me suis véritablement attachée. La femme que je suis réalise la chance que j'ai de vivre à une période où le mariage ne fige plus les situations amoureuses. Katia donc, c'est cette jeune femme éprise d'idéal, spontanée et curieuse qui croit en un amour-passion durable, partagé et dont on est, chacun, l'artisan. A l'inverse celui qui va devenir son mari semble se protéger de tout excès, refuse de souffrir de jalousie et finalement par sa passivité ne donne pas la chance à l'amour-passion d'exister. Quelle tristesse que cet amour raisonnable comme idéal du bonheur conjugal!

Ce qu’il m’aurait fallu, c’eût été la lutte : c'eût été que le sentiment nous servit de guide dans la vie, et non point que ce fût la vie qui guidât notre sentiment. J’aurais souhaité m’approcher avec lui de l’abîme et de lui dire : Encore un pas et je m’y précipite, encore un mouvement et je péris ; et lui alors, pâlissant sur le bord de cet abîme, il m’eut saisie de sa main puissante et m’eût tenue en suspens au-dessus du gouffre, si bien que mon cœur s’en fût senti glacé, et il m’eût ensuite emportée là où il l’aurait voulu.

(…)

Dès que je ne l’entendis plus, je m’assis sur le divan et j’eus envie de pleurer. Pourquoi, me disais-je, persiste-t-il à m’humilier avec son calme solennel, à avoir toujours raison vis-à-vis de moi ? Est-ce que je n’ai pas raison, moi aussi, quand je m’ennuie, quand partout je sens le vide, quand je veux vivre, me mouvoir, ne pas rester toujours au même endroit et ne pas sentir le temps marcher sur moi ? Je veux aller en avant, chaque jour, chaque heure ; je veux du nouveau, tandis que lui, il veut demeurer en place et m’y garder avec lui ! Et cependant comme il lui serait facile de me contenter ! Pour cela il n’y a pas besoin qu’il me mène à la ville ; il faudrait seulement qu’il fût comme moi, qu’il ne cherchât point à se briser, à se contraindre de ses propres mains, et qu’il vécût tout simplement. Cela il me le conseille lui-même, et c’est lui qui n’est pas simple, voilà tout.

 

 

 

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04 octobre 2017

# 204 Ma reine, Jean-Baptiste Andréa

Le magazine Lire et Olivia de Lamberterie du Masque et la Plume en font leur coup de coeur de la rentrée littéraire.

ma reine

1965, en Provence: exclu par l'école et la société un petit garçon étrange écoule son enfance dans la solitude de la station service tenue par ses parents. A 12 ans, la menace d'être placé dans un centre spécialisé loin de chez lui le décide à partir à la guerre pour devenir un homme. L'itinéraire ne dépassera pas le plateau surplombant sa maison où il y rencontre sa Reine...

"Je l'ai regardée disparaître, j'avais tellement envie de la retenir que j'ai imaginé sa silhouette longtemps après son départ."

Célébrant la différence, l'exceptionnel et la simplicité, ce conte initiatique est une remarquable parabole de l'amour, peut-être le seul apprentissage qui fait véritablement grandir. 130 pages de poésie et d'humour dans lesquelles chacun d'entre nous ayant connu le sentiment amoureux se retrouvera. De l'émerveillement à la déception, tout sonne juste grâce à une rhétorique toute en finesse - la métaphore de la chute est notamment admirable. Et quand la page se tourne, reste une question: tout cela a-t-il vraiment existé?

"Et c'est là que j'ai compris qu'elle ne reviendrait pas. Cette histoire-là était terminée. Il était temps pour moi de me remettre en route."

Un premier roman à lire avant qu'il ne soit trop médiatisé, parce qu'il est de ces livres qu'on aime découvrir et garder un peu pour soi avant de les partager...

"Je ne m'étais pas senti aussi triste depuis la mort de Saturnin. Quand il s'était fait écraser, ma mère m'avait fait un câlin et m'avait expliqué qu'avec le temps ça passerait. Moi je n'y avais pas cru, déjà que je ne comprenais rien au temps je ne voyais pas comment il pouvait faire passer la tristesse. Pourtant c'était vrai, un jour je m'étais réveillé moins triste, et petit à petit j'avais cessé de faire des cauchemars où une voiture couverte de plumes, tellement qu'on en voyait plus la peinture, venait me demander de faire le plein. Je me suis dit que ça serait peut-être pareil avec Viviane, qu'elle cesserait de me manquer à force d'aller chez elle et de trouver tous les jours les volets clos. La différence, c'est qu'en vrai je n'avais pas envie qu'elle arrête de me manquer, mon manque je m'y cramponnais et c'est sûrement pour ça que le coup du temps n'a pas fonctionné. Un soir, l'une des rares fois où il a ouvert la bouche, Matti m'a demandé ce qu'elle avait de spécial cette fille. Moi j'ai juste haussé les épaules mais je me souvenais qu'avec elle, je n'avais plus peur de rien, c'était un sentiment agréable qui m'avait rendu la vie plus facile. C'était trop compliqué de lui expliquer avec des mots."

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26 septembre 2017

# 203 Underground Railroad, Colson Whitehead

Difficile de passer à côté de l'arrivée en France d'Underground Railroad qui a raflé l'an dernier le prix Pulitzer et le National Book Award: les critiques saluent ici aussi unanimement ce grand roman américain. Le titre m'a immédiatement attirée, je le trouve terriblement "rock", on dirait du Jim Morrison, non?

Underground-railroad

Avant la guerre de sécession dans une plantation de coton de Georgie, Cora, une jeune esclave abandonnée par sa mère qui a réussit à s'échapper, subit la cruauté et la terreur de la famille Randall. Dans cet environnement hostile, Caesar lui tend la main : un révélateur et un inspirateur qui lui fait prendre conscience de l'évidence, il faut fuir. 

C'est l'histoire de l'esclavage portée par la diversité des personnages mis en scène et du réseau clandestin nommé Underground Railroad, que Colson Whitehead matérialise avec une justesse qui puise son originalité dans son imaginaire enfantin. Et l'on suit ainsi Cora de gare en gare, dans des trains tous différents,  poursuivie par un terrifiant chasseur d'esclaves. Chaque État symbolise alors une forme de racisme, de discrimination entre les blancs et les gens de couleur, ou au contraire un havre de paix. Mais une chose est certaine, la liberté et l'égalité ne sont jamais définitivement gagnées donnant ainsi à ce roman une dimension très actuelle. Pour autant, Colson Whitehead évite le piège de la victimisation et nous laisse un message très positif sur la responsabilité de chacun d'être "éclairé" (le livre est un objet essentiel de ce roman) et de lutte contre l'obscurantisme.

L'histoire est haletante - il s'agit d'une vraie épopée avec ses ressorts narratifs, tout en se rapprochant du conte initiatique qui aurait pour voyageur la liberté, avec un message politique assumé (et que je partage, évidemment).

George cisaillait son violon, dont les notes montaient en volutes dans la nuit telles les étincelles jaillies d'un feu. Personne ne s'approcha pour l'entrainer dans cette joyeuse folie.

La musique cessa. Le cercle se brisa. Il arrive parfois qu'une esclave se perde dans un bref tourbillon libérateur. Sous l'emprise d'une rêverie soudaine au milieu des sillons, ou en démêlant les énigmes d'un rêve matinal. Au milieu d'une chanson dans la chaleur d'un dimanche soir. Et puis ça revient, inévitablement: le cri du régisseur, la cloche qui sonne la reprise du travail, l'ombre du maître, lui rappelant qu'elle n'est humaine que pour un instant fugace dans l'éternité de sa servitude. 

 

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15 septembre 2017

# 202 Lady Sir, journal d'une aventure musicale

Lady Sir

Depuis que je vous ai parlé de Dire au revoir vous savez que j'aime beaucoup Gaëtan Roussel. Merci donc à David qui m'a offert le roman graphique racontant l'histoire de Lady Sir, le duo formé par le chanteur de Louise Attaque et la comédienne Rachida Brakni. L'exercice aurait pu tourner au support promotionnel mais ça serait mal connaître l'état d'esprit de la petite troupe. L'authenticité et la simplicité qui se dégage de cet album confirme l'intuition que j'avais eu de Gaëtan Roussel lorsqu'il était venu boire un verre au bar de la Philharmonie après son concert dédié à Bashung (et je regrette infiniment d'avoir manqué celui de Lady Sir au même endroit!).

A travers un jeu de l'oie particulièrement réussi, Fred Bernard nous offre une narration croisée pleine de poésie et d'humour, 120 pages pour nous expliquer la naissance d'un album musical mais aussi et surtout la formidable aventure humaine qui sous-tend la création artistique. 

Le trait léger et les couleurs harmonieuses donnent à ces rencontres une dimension de jolie mélancolie. La gorge se serre à l'explication de la chanson "Je ne me souviens pas" et à chaque page de petits détails me ramènent à ma vie (Rachida a découvert le théâtre à côté de chez moi, Fred réalise des livres jeunesse, Gaëtan Roussel a fait des études d'architecture - je peux rêver des heures à la Cité de l'Architecture ou devant les maquettes de ponts du Musée des Arts et Métiers...). 

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04 septembre 2017

# 201 Les dieux ont soif, Anatole France

Je n'avais jamais lu de romans d'Anatole France et j'ai téléchargé celui-ci après avoir lu la très controversable note de lecture de Paul-Marie Couteaux à Marine Le Pen. Cette lettre décrit les livres que Marine Le Pen et ses collaborateurs devraient lire - ou connaître - pour avoir un vernis culturel qui fasse illusion. Que ce soit très clair: non seulement je n'approuve pas la méthode - on est vraiment dans la superficialité la plus totale, dans l'impératif d'efficacité que j'abhorre. La culture fait pour moi partie de ces choses qui demandent du temps, de l'investissement personnel, de la curiosité, des rencontres; elle se construit, elle s'échange, c'est une part de soi qui ne peut pas être volée ni réduite à une liste d'auteurs qu'il faut avoir lus. Pour autant, la culture est un apprentissage, et certains cursus que j'ai moi-même suivis s'attachent à nous apprendre à construire cette culture personnelle et générale. La culture est un voyage, pas un paquet cadeau que l'on reçoit. J'approuve encore moins le fond: Paul-Marie Couteaux indique à Marine Le Pen les ouvrages qui font référence dans sa lignée politique ou qui au contraire adouciront son programme national-populiste. On ne peut pas lui reprocher de ne pas être dans l'air du temps, mais je trouve cela affligeant. On ne retiendra de cette note que certains auteurs, en se passant de la justification, et le dernier paragraphe, qui est finalement du simple bon sens.

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Les dieux ont soif me semblait un bon écho à l'essai d'Eric Hazan sur la Révolution française que je projetais de lire ensuite. Que le personnage principal s'appelle Evariste a été une première bonne surprise, réveillant un joli souvenir de lecture. Et puis page 22 j'ai été définitivement conquise par la poésie de l'écriture:

"Evariste la regarda de cet air sombre qui mieux que tous les sourires exprime l'amour." 

A travers le destin d'un jeune peintre parisien épris des idéaux révolutionnaires, Anatole France raconte les heures sombres de la Révolution Francaise. Aveuglé par son engagement politique, Evariste Gamelin devient un des rouages de la Terreur, alors que débute son histoire d'amour avec Elodie. C'est à la fois un roman psychologique sur les choix de vie et un véritable essai sur le fanatisme. Les références mythologiques, les personnages secondaires très réussis (chacun représentant une "voix" de la Révolution), la maîtrise novellistique de la tension pour souligner l'escalade de la violence: tout concourt à expliquer les mécanismes d'engrenage du pouvoir dictatorial.  

J'ai évidemment adoré l'esthétisme de l'écriture d'Anatole France, qui se rapproche parfois d'un Mauriac avec qui il partage au moins la distinction d'être un des auteurs cités dans la liste des Meilleurs romans du demi-siècle (1900-1950)

La voiture disparut. Le trouble d'Evariste se dissipa; mais il lui restait une sourde angoisse et il sentait que les heures de tendresse et d'oubli qu'il venait de vivre, il ne les revivrait plus.

Il passa par les Champs-Elysées, où des femmes en robes claires cousaient ou brodaient, assises sur des chaises de bois, tandis que leurs enfants jouaient sous les arbres. Une marchande de plaisirs, portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la marchande de plaisirs de l'allée des Veuves, et il lui sembla qu'entre ces deux rencontres tout un âge de sa vie s'était écoulé. Il traversa la place de la Révolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit gronder au loin l'immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de la Révolution prétendaient s'être tues pour jamais. Il hâta le pas dans la clameur grandissante, gagna la rue Honoré et la trouva couverte d'une foule d'hommes et de femmes, qui criaient "Vive la République! Vive la Liberté!". Les murs des jardins, les fenêtres, les balcons, les toits étaient pleins de spectateurs qui agitaient des chapeaux et des mouchoirs. Précédé d'un sapeur qui faisait place au cortège, entouré d'officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de gendarmes, de hussards, s'avaçaient lentement, sur les têtes des citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d'une couronne de chêne, le corps enveloppé d'une vieille lévite verte à collet d'hermine. Les femmes lui jetaient des fleurs. Il promenait autour d elui le regard perçant de ses yeux jaunes, comme si, dans cette multitude enthousiaste, il cherchait encore des ennemis du peuple à dénoncer, des traîtres à punir. Sur son passage, Gamelin, tête nue, mêlant sa voix à cent mille voix, crai:

- Vive Marat!

Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention. Tandis que la foule s'écoulait lentement, Gamelin, assis sur une borne de la rue Honoré, contenait de sa main les battements de son coeur. Ce qu'il venait de voir le remplissait d'une émotion sublime et d'un enthousiasme ardent.

 

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27 août 2017

# 200 Baïkal-Amour, Olivier Rolin

C'est avec la Russie et Olivier Rolin que je vous propose de fêter le septième anniversaire et le 200ème message de ce blog. 

Baikal-Amour

La première fois que je suis allée en Russie, c'était en 2012 et j'ai depuis intensifié mes lectures autour de ce pays. J'ai d'ailleurs créé un tag "Russie" pour faciliter la recherche de ceux que ça intéresse.

Olivier Rolin, rappelez-vous, c'est ce fabuleux auteur découvert vraiment par hasard. Il y avait dans la dernière partie de son roman une réflexion qui m'avait intimement touchée et poussée à reprendre le chemin de la Russie, au sens propre cette fois. C'était l'an dernier en Carélie russe, en partie sur les traces du Météorologue. J'avais écrit quotidiennement une sorte de journal de bord, je viens de le relire et s'il fait pâle figure évidemment à côté des mots d'Olivier Rolin dans Baïkal-Amour, j'y ai retrouvé cette même interrogation sur la fascination pour la Russie. Comment se fait-il que ce pays aussi imparfait soit-il - ou justement parce qu'il est si imparfait? - exerce un tel pouvoir d'attraction sur moi? Comme lui j'ai été hypnotisée par le temps long des voyages en train, je suis toujours étonnée de trouver du charme à l'improbabilité russe, la marque du passé jusque dans la personnalité des Russes... Un émerveillement inexplicable. J'ai en moi, je crois, une attirance pour ce qui n'est pas lisse, pour les âmes et les lieux qui ne s'offrent pas à nous facilement, pour lesquels, tel un palimpseste à décrypter, il ne faut pas s'arrêter aux apparences. Avec la Russie, on est servi.

Sans faux-semblants ni dérives lyriques, Olivier Rolin nous emmène à bord de "l'autre" transsibérien, sur la ligne ferroviaire Magistrale Baïkal-Amour dont la construction spectaculaire par les défis géographiques qu'elle a du surmonter, s'inscrit tragiquement dans l'Histoire russe.  C'est aussi la recherche d'un souffle intérieur, une respiration différente, face à l'immensité (géographique et temporelle) de la Russie. 

L'écriture d'Olivier Rolin est pleine d'autodérision, de curiosité et d'intelligence (vous aussi, page 21, vous irez chercher de toute urgence où se situe le fameux delta...).

Extrait 1: de la Russie...

Un escogriffe en gilet orange, debout sur une table, faisait des trous dans un mur. Probablement mal placés, ou alors trop grands: c'est une des bizarreries de la Russie, à peu près inchangée depuis les temps de l'Union soviétique (et l'un de ses charmes, si l'on est de bonne humeur), que les simples choses n'y sont jamais - enfin, jamais, n'exagérons pas: rarement - comme elles devraient, comme on attendrait qu'elles soient. Elles se rebellent sourdement. A Severobaïkalsk, par exemple, un escalier de ciment permettait d'accéder, de chaque côté, à une très longue passerelle enjambant les voies de la gare qui séparaient notre hôtel, non loin des bords du lac, du centre-ville. Or, aucune de ces marches, je dis bien aucune, n'avait la même dimension, ni en largeur ni en hauteur; chacune était, en quelque sorte, une création originale, ce qui devait rendre les escaliers assez casse-gueule pour l'ivrogne nocturne (situation dans laquelle, je tiens à le préciser, je ne me suis jamais trouvé; mais des ivrognes nocturnes, ça existe, en Russie comme ailleurs - et même un peu plus qu'ailleurs).

Extrait 2 des trains russes...

Dans un coin de la salle d'attente de la gare, un assez minable petit buffet offre au voyageur frigorifié du thé brûlant et des pirojki graisseux. Les tables et les chaises de plastique publicitaires font contraste avec le lustre monumental et les chapiteaux corinthiens, vestiges des fastes révolus de l'Union soviétique. Le Transsibérien Vladivostok-Moscou fait une entrée majestueuse, ses wagons coiffés d'une crinière blanche. Mon train à moi, le rapide 82 Moscou -Oulan-Oude, sera là à 2h42, à 6h42 en fait, mais étant donné l'immensité du réseau ferroviaire russe et le nombre de fuseaux qu'il traverse, les horaires sont toujours exprimés en heure de Moscou. C'est l'occasion, pour ceux qui sont portés à l'anxiété (c'est mon cas), de montées soudaines d'adrénaline: on est arrivé en gare avec une confortable avance, mais si on s'était trompé dans le calcul du décalage horaire?

Enfin là, on ne s'est pas trompé. Le rapide 82 entre en gare à l'heure prévue, totchno. J'aime les trains russes, leur longs wagons cannelés, gris et rouge, l'espèce de petite coupée qui permet de s'y hisser, le couloir desservant les compartiments, à l'ancienne (il y a beaucoup de choses qui rappellent les jours d'autrefois, c'est un des charmes discrets de ce pays), l'impeccable blancheur amidonnée de la literie des couchettes, le samovar qui ressemble à un vieux percolateur; j'aime même leur lenteur, pas plus de soixante kilomètres à l'heure en moyenne, qui permet de se laisser doucement engourdir par la monotonie du paysage.

Extrait 3: du voyage...

Tout de même, pourquoi voyage-t-on? (...) Mais pourquoi cette curiosité du monde? Ne devrait-on pas se contenter de ce qui est à portée de main, ou sous le regard? A cause je crois d'une inquiétude, mot que je prends dans son sens courant, mais aussi dans son acceptation étymologique: l'intranquillité. Le besoin d'être loin est inégalement réparti, il y a des gens - et même des écrivains, nombreux - qui se trouvent bien à leur domicile: chez eux, dans leur domus, leur maison (mot latin qui a d'ailleurs donné le mot russe dom, qui signifie la même chose - il n'y a pas tellement de mots d'origine latine en russe). Quand je dis qu'ils s'y trouvent bien, je ne veux pas dire qu'ils s'en satisfont forcément (il y en a), ils peuvent être des esprits tourmentés ou critiques, mais le lieu de leur insatisfaction c'est chez eux. Mais il en est d'autres, dont je me sens, que l'inquiétude incite continuellement à fuir, à mettre de la distance. Avec quoi? Avec leur pays, leur langue, leurs habitudes. Voyager, c'est se déshabituer. C'est aussi aller à la recherche d'une partie perdue de nous-même, tellement perdue qu'on ne saurait dire en quoi elle consiste, ni même si elle a jamais existé.

De ce besoin d'éloignement, la Russie, pour moi, est un cas particulier. (...) il y a l'espace, la façon dont cette entité immatérielle marque pourtant le paysage russe, y compris le paysage urbain - ces avenues démesurément larges, par exemple, tracées à une époque où il n'y avait pratiquement pas de voitures dans ce pays. L'immensité russe, qui nulle part ailleurs ne se sent mieux qu'en Sibérie, est pour moi un puissant aimant.   

A lire également, l'entretien d'Olivier Rolin avec Nathalie Crom: Ecrire, écrire, pourquoi?                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

 

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21 août 2017

# 194 # 195 # 196 # 197 # 198 # 199 Lectures d'été

En plus de Joseph sous la pluie, je suis partie en vacances avec une sélection très estivale et légère.

Sélection été

On commence par un roman pour ceux qui rêvent d'étoiles:  (#194) Danser d'Astrid Eliard. Ca faisait longtemps que je voulais le lire et il est désormais disponible en poche. Je pense qu'il parlera plutôt aux lectrices puisqu'il s'agit des parcours croisés de trois jeunes élèves de l'Ecole de Danse de l'Opéra de Paris. Excellent écho aux livres jeunesse 20, allée de la danse que je lis toujours avec plaisir avec Emma, Astrid Eliard nous ouvre les portes d'une des plus prestigieuses école du monde. C'est surtout un roman tout en finesse sur l'adolescence, cet âge où tout se bouscule.

L'adolescence, c'est justement le thème du dernier recueil de nouvelles de Claire Castillon, un auteur que j'aime beaucoup. Encore une fois elle réussit avec brio et mordant à décrire en quelques pages des instantanés de cette période si particulière et pourtant tellement importante dans notre construction personnelle. Si les parents d'ado le liront avec encore plus de délectation, je me suis souvent reconnue dans (#195) Rebelles, un peu et j'ai beaucoup souri en le lisant.

Là où j'ai carrément ri, c'est en lisant (#196) Tout un été sans facebook de Romain Puértolas, découvert grâce à l'émission Le Masque et la Plume. Dans la même veine que L'ours est un écrivain comme les autres, on y retrouve tous les codes de l'humour décalé. L'histoire elle-même est accessoire et même si l'intrigue tient la route, c'est surtout l'imagination débordante et déjantée de l'auteur qui est entraînante. Mise au placard dans un commissariat perdu dans l'Amérique profonde, Agatha Crispies passe ses journées à engloutir des donuts en essayant de faire vivre son club de lecture. Un jour un homme est retrouvé mort dans sa baignoire: enfin un peu d'action pour la policière au parfait profil d'anti-héros. En plus de nous faire rire, l'auteur révèle sa passion de la littérature et nous donne envie de (re)lire nos classiques (sauf James Joyce qui fait l'objet d'un excellent running gag)!

Pour l'instant je m'en sors bien dans mes transitions, on passe donc du polar drôlissime au thriller exaltant avec (#197) Les garçons de l'été de Rebecca Lighieri, recommandé par Le Monde. Un père paisible, une mère attentionnée, deux garçons beaux comme des dieux, intelligents et passionnés de surf et une cadette discrète: une famille modèle? Lorsque le drame survient, les apparences se fissurent... Par le biais des alternances de narrateurs les failles se révèlent peu à peu et ce presque huis-clos familial monte efficacement en tension et en suspense. Seul regret, un dernier chapitre trop long qui alourdit la chute.

On poursuit avec le dernier roman de mon cher Mario Vargas Llosa . Il fait partie de ces auteurs qui ne me déçoivent jamais, dont on retarde presque la lecture dans la certitude de passer un bon moment. Mon livre préféré restera toujours Tours et détours de la vilaine fille, néanmoins il parvient encore une fois à me charmer par sa dextérité à entremêler politique, société et intimité, le tout porté par une écriture fluide. Plus léger que ses romans précédents, (#198) Aux cinq rues, Lima met à nouveau en scène un entrepreneur péruvien confronté à la corruption, au chantage et à l'insécurité. En reprenant le même décor, Mario Vargas Llosa témoigne de la réalité de la situation au Pérou et n'est pas sans rappeler l'actuel scandale d'Odebrecht, dans lequel l'écrivain n'hésite pas à prendre parti. Mais ce n'est pourtant pas une répétition du Héros discret car si l'amitié se révèle encore une fois salvatrice, elle cache ici une histoire sous-jacente plus sensuelle, donnant au roman un tour érotique réjouissant.

On termine avec une revue achetée à la gare le premier jour des vacances: La santé & la médecine, Soigner hier et aujourd'hui, Réparer demain, Hors série le Monde (#199). Il faut bien 185 pages pour cette grande traversée de la santé et de la médecine, analysées sous des angles à la fois sociaux, politiques et scientifiques, chacun ayant un impact sur les progrès réalisés en la matière. Le regard historique est aussi intéressant que les enjeux actuels ou la projection dans le futur. Brillant et éclairant de la première à la dernière page!

16 août 2017

# 193 Joseph sous la pluie, Mano Solo

joseph-sous-la-pluie

Quand Quentin m'a offert ce livre il m'a prévenue: "je ne sais pas si tu vas aimer c'est assez sombre", j'ai donc attendu un peu et je l'ai lu en fin de vacances. C'est un recueil éclectique, composé d'un court roman qui donne le titre à l'ouvrage, de poèmes, de textes inédits et de dessins. De Mano Solo je ne connaissais que quelques chansons, je me suis prise une bonne claque en découvrant ces écrits très intimes.

Sans aller jusqu'à dire que l'écriture très masculine et violente de Joseph sous la pluie m'a plu, elle est incontestablement une clé de lecture des hommes pour la femme que je suis! La structure du récit est une métaphore filée de la dérive: seul sur son bateau, Joseph choisit de larguer les amarres et de laisser le destin décider si ce voyage sera un suicide ou un retour à la vie. Entre intempéries et alcool, Joseph laisse libre court à son désespoir et ses regrets amoureux: si fuir n'est pas si difficile, aura-t-il le courage de revenir?

Les textes "en vrac" laissent surtout éclater la violence et semblent se limiter à cela, faute d'un assemblage cohérent et les dessins ne trouvent pas vraiment leur place dans le format poche qui ne permet pas de les appréhender avec recul, et de fait j'ai le sentiment de les avoir survolés.

Beaucoup plus lumineux sont les poèmes , il y a du Prévert, parfois un peu d'Apollinaire aussi et une vraie création poétique, un retour vers la vie qui m'a touchée.

 Je me réveille 

tout habillé

j'ai dormi quinze heure

il fait vraiment chaud

et j'ai envie de rien

je pense un peu à toi

mais tout s'estompe

j'ai pas besoin d'amour

ce matin

je ferais mieux d'aimer la vie.

***

Si tu savais

combien j'aime la vie

quand je regarde tes yeux

même s'ils disent adieu

si tu savais

combien j'aime la vie

à en mourir. 

***

En bas de la tour Eiffel

il pleut des pastèques

Qui explosent en poussant

Leur dernier cri

Adieu pépins!

 

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07 juillet 2017

# 192 Dire au revoir, Gaëtan Roussel

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De Gaëtan Roussel j'aimais déjà la voix, les chansons, (les siennes mais aussi celles écrites pour les autres) et le personnage, incarnation de la simplicité qu'il célèbre dans ses textes (je me souviens de son naturel au bar de la Philharmonie où il venait de donner un concert de reprise de Bashung).

Son récent duo avec Rachida Brakni est aussi une réussite dans un genre assez différent de ses collaborations précédentes, et c'est en écoutant une émission sur Lady Sir que j'ai appris qu'il publiait son premier livre. Quinze nouvelles - poèmes pour Dire au revoir : difficile de trouver les mots justes, c'est un livre qui va m'accompagner longtemps je crois tant l'écriture est ici portée à un haut niveau d'élégance et de délicatesse.

Mes coups de coeur vont aux nouvelles Ma Camille et Résister.

Et puisqu'il en est ici beaucoup question, je vous invite à prendre le temps cet été de lire Pourquoi la musique?

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