Rallumer les étoiles

09 août 2018

# 239 Le violoniste, Mechtild Borrmann

il y a beaucoup de choses que je ne peux pas écrire ici faute de pouvoir privatiser un peu plus cet endroit. Oui, oui, je vais m'y atteler, Vitoooo, tu me transfères tout ça sur wp s'il te plaît? 😅 (la délégation, clé du succès, on ne le répétera jamais assez). 

Bref, je ne peux pas tellement vous parler ici de Mathieu car ce qui nous lie n'est pas de ces choses que l'on dévoile sur un blog (et puis aussi il a un nombre incalculable de dossiers sur moi alors je ne veux pas prendre de risque), ce que je peux vous dire c'est qu'il fait partie de la poignée de personnes pour qui j’ai eu envie de commencer ce blog. Il se définit comme un non-littéraire mais il me lit depuis le départ et il m'envoie souvent un message quand il a bien aimé un article (et quelques fois même il laisse un commentaire). Il aurait fallu le filmer quand je lui ai offert Open d'Agassi (heureusement qu'Alessandro Baricco a réhabilité ce livre car à chaque fois que je le recommande je passe pour une demeurée, "Armelle-qui-lit-une-autobiographie-de-sportif-on-aura-tout-vu..."), on n'était pas d'accord sur La vérité sur l'affaire Harry Québert, mais quand même, quand il m'a parlé du Violoniste il y a un peu plus d'un an je crois, je l'ai gardé dans mes idées lecture. Il fallait juste que le bon moment arrive et c'était en Bulgarie, sur la plage de Sinemorets. 

Etre dans un ancien pays communiste et lire une histoire ayant pour toile de fond la Russie stalinienne, juste après avoir vu le monument Buzludzha, ça met forcément dans l'ambiance!

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Appelé par sa soeur qu'il n'a pas vue depuis l'enfance, Sacha se retrouve en possession de documents intriguants sur sa famille qui le poussent à rechercher le mystérieux violon Stradivarius ayant appartenu à son grand-père Ilia Grenko. A travers son enquête on remonte le temps pour comprendre ce qu'il est advenu du couple Ilia et Galina, les grand-parents de Sacha, séparés en 1948 lors de l'arrestation du célèbre violoniste après un concert donné à Moscou. 

Le fond historique n'atteint pas le niveau du Météorologue d'Olivier Rolin mais ce n'est pas tant la vie dans les goulags que les mécanismes de manipulation et de fausses informations qui sont intéressantes dans ce récit porté par une écriture simple et efficace. Lu en deux jours! Merci Mathieu!

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07 août 2018

# 238 Exit West, Mohsin Hamid

J'ai toujours trouvé l'histoire des flux migratoires passionnante, probablement parce que je suis directement concernée: j'adorerais avoir une réprésentation dynamique des allers et parfois retours de ma famille italienne sur le siècle passé. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai beaucoup interrogé mon Pépé du Collet sur ce que cela faisait de se déraciner ainsi, à une époque où les moyens de communication et de transport étaient beaucoup plus lents et où les pays européens n'étaient pas encore unifiés par le traité de Maastricht.

C'est d'ailleurs une des surprenantes richesses de la Bulgarie que j'ai visitée au mois de juillet: ce pays se lit à travers son palimpseste multi-civilisationnel, dû à l’ampleur des mouvements migratoires successifs : Thraces, Romains, Ottomans...

Mais les déplacements de populations, c'est aussi l'actualité, bien plus complexe et plus proche de nous qu'une simple lecture historique. Lors de mes études, la crise qui m'a le plus marquée je crois est celle du Darfour, dont j'ai suivi avec une incrédulité révoltée l'aggravation à travers ma lecture quotidienne du Monde, comme un feuilleton où personne n’arrête le désastre annoncé puis en cours. Aujourd'hui je suis chaque jour un peu plus atterrée par la capacité de l'être humain à se replier sur soi, à rejeter celui qui n'a pas eu a chance de naître au bon endroit.

"Citoyens d'un monde en partage" : cette proposition de l'association maisondumonde.org résonne en moi et peu à peu l'envie de toucher du doigt plus concrètement la réalité des migrants fait jour dans mon esprit. Je ne sais pas encore quelle forme cet engagement va prendre mais je commence à l'imaginer et c'est ce désir de "mieux savoir" qui m'a amenée à la lecture d'Exit West.

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A priori, rien de très original: une histoire d'amour, l'absence d'avenir dans leur pays en guerre, l'espoir d'un ailleurs meilleur...

Pourtant Mohsin Hamid parvient à en faire un récit à la fois universel et réaliste : prisonniers d'une ville où leur sécurité n'est plus assurée, où chaque jour leur liberté se réduit, Nadia et Saïd pourraient être de Téhéran, de Palmyre ou de Gaza alors que d'autres lieux sont nommés - Londres, Mykonos, la Californie. Pour accéder à ces territoires, ils doivent emprunter de mystérieuses portes, représentations figuratives qui font penser aux passages pour changer de monde dans les jeux vidéos : par cette irruption du fantastique, l'auteur nous fait toucher du doigt l'absurdité des frontières, à l'heure où Internet les abolit. Jonglant sans cesse entre le parcours initiatique et la fiction réaliste, refusant toute idéalisation que ce soit en mettant en avant la fragilité de l'amour ou le risque sectaire des populations déplacées livrées à elles-mêmes, Mohsin Hamid signe là un roman accessible dès l'adolescence et qui nous interoge sur ce "monde en partage"...

Extrait 1:

"Le lendemain soir, des hélicoptères essaiment dans le ciel, tels des oiseaux effarouchés par un coup de fusil ou par le premier coup de hache contre le tronc de l'arbre sur lequel ils étaient perchés. Ils apparaissent isolés ou par paires, se déploient au-dessus de la ville dans le crépuscule toujours plus cramoisi tandis que le soleil plonge derrière l'horizon. Le vrombissement de leurs hélices résonnent derrière les immeubles, éveille les échos des ruelles, et c'est comme s'ils étaient montés sur une colonne invisible, un cyclindre immatériel et respirable, sculptures mobiles suggérant des oiseaux de proie, certains graciles et déstructurés, avec le pilote sous un auvent et le mitrailleur en contrebas, d'autres gros et compacts, remplis de soldats, et tous déchirant, hachant le firmament."

Extrait 2:

"(...) et lorsqu'elle sort dans la ville elle a l'impression qu'elle aussi est une personne déplacée, que chacun de nous migre même quand nous restons toute notre vie dans la même maison, parce que c'est ainsi, parce que nous ne pouvons rien faire pour arrêter la migration.

Nous sommes tous des émigrés à travers le temps."

 

 

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31 juillet 2018

# 237 Le Grand Marin, Catherine Poulain

J'ai passé un week-end à Londres en juin et j'y ai retrouvé mon amie d'enfance Céline. Je l'ai évoquée quelques fois ici, tout a commencé en CE1 où nous avons noué une amitié indéfectible. Que l'on se voit régulièrement comme à l'école primaire ou lorsque nous vivions à la même période en Angleterre, ou tous les deux ans lorsqu'elle était au Zimbabwé ou au Mexique, rien n'influe, rien de se perd sur la qualité de cette amitié. Il suffit d'un mail ou d'un appel pour que l'on soit là l'une pour l'autre. La vie nous rapproche parfois géographiquement et bien plus souvent encore nos évolutions personnelles prennent la même trajectoire. 

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Notre amitié s'est beaucoup construite sur la lecture: quand nous allions l'une chez l'autre, nous prenions souvent un livre et il nous arrivait fréquemment de passer des heures à lire côte à côte. Je crois que l'on trouvait aussi dans ce miroir de nous-même une sorte de normalité dans notre boulimie de lecture, ce qui fait que les remarques un peu moqueuses - provenant exclusivement de certains adultes - nous glissaient dessus comme les gouttes d'eau sur le plumage d'un canard*. En sixième nous avons fini toutes les deux en tête du concours de lecture départemental. Elle a continué très loin dans les études sur la langue française et elle enseigne désormais le français et la littérature dans les plus grandes universités anglaises. 

Elle suit mon blog depuis le départ, toujours avec la bienveillance qui la caractérise et m'a rappelé que j'avais toujours été "celle qui écrivait". Elle a d'ailleurs probablement été ma première lectrice puisque je partageais avec elle régulièrement mon journal intime - je crois d'ailleurs qu'il lui était dédié. J'en ai gardé un volume et je peux vous dire qu'elle avait du mérite de me lire. 

En nous promenant sur les quais de la Tamise, elle a évoqué un livre, Le Grand Marin de Catherine Poulain, qui l'avait bouleversée. Alors que je lui redemandais le nom de l'auteur le lendemain, elle l'a sorti de son sac. Même si je l'ai finalement lu sur ma liseuse j'aime l'usure de ce petit livre de poche...

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J'étais curieuse de découvrir ce récit pour ses qualités littéraires et intriguée par ce qui a suscité cette émotion chez Céline.

Je vais sûrement vous décevoir: je n'arrive pas mettre le doigt exactement sur ce qui fait qu'on ferme le livre en se disant: "quelle claque!".

Fuyant Manosque-Les-Couteaux - dont on sait peu de choses mais où l'on devine une grande blessure amoureuse - Lili rejoint l'Alaska avec une obsession: se faire une place sur un des bateaux de pêche.

Dépasser ses limites, n'écouter que son désir jusqu'à l'animalité primaire, risquer sa vie pour gagner la liberté, sa liberté. Tout est extrême dans ce roman jusqu'à la narration qui oscille sans cesse entre violence et poésie. Il faut avoir le coeur bien accroché mais le voyage en vaut la peine, tant ce qu'elle révèle d'elle-même a une portée universelle pour qui est engagé dans ce combat sans fin de se trouver soi-même.

Extrait:

- Sois patiente, Lili, il m'a dit, le regard tourné vers la fenêtre d'où tombait une lumière blanche et terne.

Dehors un ciel morne.

- Sois patiente. Tu veux tout et tout de suite. On a dit des bêtises au bar l'autre jour. Des fois ça me prend, je m'enerve contre ceux qui débarquent ici. Je préférais presque les vrais chercheurs d'or. Mais vous, vous cherchez un métal autrement plus puissant, autrement plus pur.

- C'est des bien grands mots tout ça.

- Mais au fond t'avais peut-être raison aussi, hier... Les vétérans, Cody, Ryan, Bruce... Jonathan et tous les autres... ils ne sont pas venus chercher la mort, enfin, pas forcément. Nature is best nurse. Ce qu'ils ont trouvé ici, en pêchant, le désir de vivre, brutal, le vrai combat avec la nature vraie... rien ni personne n'aurait pu le leur rendre. Nulle part ailleurs sans doute.

- On n'arrive pas tous du Vietnam.

- Non. On a eu les pionniers, puis des hors-la-loi qui cherchaient à se faire oublier. Aujourd'hui on a de tout: ceux qui fuient un drame ou une saloperie qu'ils ont faite. Pour finir, on se coltine tous les révoltés, tous les tordus de la planète qui veulent recommencer une nouvelle vie. Et les rêveurs aussi, comme toi.

- Moi ça m'a pris comme un désir obscur, aller voir au bout de l'horizon, derrière "the Last Frontier", je murmure. Mais des fois je pense que c'était un rêve. Que c'est un rêve. Que rien ne peut sauver rien, et que l'Alaska n'est qu'une chimère."

P.S: comme il est bon de mettre un peu de poésie dans sa vie, je vous invite à relire Le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud qui m'est souvent revenu en mémoire lors de cette lecture (tout en écoutant ça):

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, Poésies

* Expression parfaitement surannée entendue récemment au Masque et la Plume dans l'émission du 1er juillet sur les livres de l'été: j'ai ri quasiment de bout en bout (et quand on sait que je l'écoute en courant, je ne veux même pas imaginer la tête débile que je dois avoir, mais c'est une autre histoire!)

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30 juillet 2018

# 236 Un amour d'espion, Clément Benech

"- Tu me conseilles quoi à lire cet été?

- J'avais vu à la grande librairie un jeune auteur Clement Jesaispasquoi. Il m'avait plu."

Avouez qu'avec ces indications, ce n'était pas gagné d'avance, pourtant j'ai immédiatement répondu:

"- Clément Benech! C'est le grand copain de François-Henri Désérable!"

Il faut dire qu'avec Stéphanie déjà on bat tout le monde à plate couture au time's up, j'ai donc de l'entrainement et ensuite même si on n’a pas toujours les mêmes avis, je commence à cerner ce qui est susceptible de lui plaire. Clément Benech, avec son petit air de premier de la classe hyper érudit mais très second degré, eh bien c'est son style. Moi ça serait plutôt son ami (François-Henri si vous avez suivi). Je parle de littérature bien sûr (enfin F.H. si un jour y a de l'eau dans le gaz avec ta Marion, on peut aller boire un verre hein...).

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Le narrateur (Clément him-self) rejoint une amie à New York pour enquêter sur le passé d'un homme roumain rencontré sur Tinder et qui est accusé d'être un "asasin" par un mystérieux internaute. Vous l'avez compris, c'est un roman très ancré dans notre époque qui ne critique pas seulement la virtualité des applications de rencontre et les réseaux sociaux mais aussi notre mode de vie.

Les personnages sont très bien campés, certes parfois un peu caricaturaux, mais cela fonctionne. En revanche je ne les trouve pas assez "incarnés", dans le sens où le narrateur prend parfois trop de place et nous perd dans des détails qui cassent l'action. Le style m'a aussi au départ un peu déstabilisée, on le trouve un brin pompeux, jusqu'à ce qu'en fait j'entre dans le monde décalé et plein de second degré de Clément Benech, notamment grâce à un de ses clins d'oeil très drôle à François-Henri Désérable.

Au final je regrette simplement que ce roman ne sorte pas du cadre de l'action, là où finalement le sujet de fond le permettait: les fantasmes que l'on projette sur l'autre, l'ambiguïté des personnalités, la difficulté à se livrer sont des thèmes qui dépassent la virtualité des échanges d'une application de rencontre (à ce sujet je vous invite à lire la nouvelle La dame de ses pensées de Cécilia Dutter, un texte aussi riche que le sens du mot "pensées" de son titre).

Il n'en reste pas moins que c'est un récit que j'ai vraiment pris plaisir à lire, le bon roman d'été nettement au dessus de la moyenne intellectuelle. Je vous conseille d'écouter ou de lire les interviews de l'auteur au prélable, ça aide à discerner le second degré et l'humour dont il fait preuve ( ou ou encore ici).

Extrait 1:

" Il faut dire que, comme il le lui avait expliqué assez rapidement après leur rencontre, entre vingt et quarante pour cent des mots de vocabulaire roumain proviennent du français (bien que cette origine et ces chiffres fassent débat dans son pays où la question des origines de la nation implique les linguistes parfois à leur corps défendant). Mais sa prononciation, parfaite en anglais, le trahissait dans la langue d'Augusta. Il ne cessait de dire salou au lieu de salut, sans compter certains mots dont il sautait les voyelles comme on aurait coupé une seconde au montage d'un film. Elle se plut à lui faire partager les mystères de la langue française, l'impossible subjonctif imparfait, les trois groupes de verbes qui ne se savent même pas victimes de cette ségrégation, le gérondif des lettre de motivation, le subjonctif des lettres de mise en demeure, le conditionnel des lettres d'amour. L'excitante complexité des subordonnées relatives - dans l'abondance desquelles elle piochait des exemples."

Extrait 2:

"Cependant quand Augusta était prise d'une envie de rendre les armes et de se livrer toute crue, de répondre quand bon lui semblait, quand elle était soudain tentée par cette fiction que l'on appelle le naturel (je n'ai qu'à lui écrire quand j'en ai envie), elle ne manquait pas de se rendre compte juste à temps que cette nostalgie de l'état naturel était aussi un désir d'animalité. Renoncer à son intelligence, et se réfugier dans son désir. C'était aussi mettre de côté toute sa responsabilité, et s'en remettre aux forces aveugles et imbéciles du destin, comme un marin en solitaire au coeur d'une tempête, qui combat à la barre pendant deux jours de suite sans dormir, puis va s'effondrer en cabine le troisième jour et remet sa vie frêle entre les mains des éléments. Certains perçoivent l'humanité comme une chose accablante, et Augusta m'avait déjà laissé comprendre que c'était son cas quand nous avions parlé de psychanalyse, un jour. Il lui semblait que l'erreur de la psychanalyse était de n'avoir pas compris que nous étions fondamentalement des animaux. Pour moi, son génie était justement de l'avoir redécouvert, mais nos discussions sur les viennoiseries en étaient restées à ce stade. Pour autant, dans le contexte qui nous occupe, Augusta comprenait très bien le risque qu'il y avait à céder à sa pente de l'animalité. Comme il paraissait séduisant d'écrire un message dès que l'envie se faisait sentir, de se caparaçonner dans le protocole du désir! Il lui semblait clair pourtant - et elle ne cessait de se le répéter de toute la force de sa raison - que ce qu'il y avait de beau dans une histoire d'amour avait toutes les chances de se situer dans le champ de l'humanité plutôt que dans celui de l'animalité. Que renoncer à la sophistication inhérente aux relation humaines, c'était risquer de se refuser les plaisirs futurs qui lui sont également propres, jeter le bébé avec l'eau du bain."

 

25 juillet 2018

# 235 Dans le jardin de l'ogre, Leïla Slimani

Purée, j'ai un sacré retard à rattraper... Je vais essayer de le combler, quitte à écrire des posts plus courts car j'ai lu plein de bouquins sympas ces derniers temps.

En début d'été j'aime bien préparer une sélection de livres à lire pendant mes vacances, ce qui est devenu très simple avec ma liseuse et sa fonctionnalité de "wish list": les conseils que vous me donnez, les livres que j'ai gardés justement pour les vacances, les auteurs qui m'ont particulièrement marquée et dont j'ai envie de lire les autres écrits. Leïla Slimani en fait clairement partie depuis que j'ai découvert Chanson Douce et que je l'ai entendue en septembre dernier au Forum Fnac Livres* : son érudition et sa façon de parler sont d'une élégance folle.

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Dans le jardin de l'ogre, son premier roman, est percutant: flirtant toujours avec le glauque - comme dans Chanson Douce d'ailleurs - il dépasse le sujet de la nymphomanie (accompagnée d'un zest d'anorexie et d'un soupçon d'alcoolisme) dont souffre son héroïne Adèle. Leila Slimani nous parle de l'addiction et de ces mécanismes psychologiques qui font que l'on maltraite son corps, lui qui devrait être notre allié. Le récit n'a rien d'érotique et peu à peu émerge l'infinie solitude dans laquelle ce comportement enferme Adèle et sa difficulté à être entendue, elle dont le silence est justement un cri retentissant tout au long du roman.

En quelques pages, toute la complexité d'être ce que chacun de nous sommes vraiment, avec nos contradictions et nos imperfections. 

Dans le taxi du retour, Richard est tendu. Adèle sait qu'il est contrarié. Qu'elle est trop soûle et qu'elle s'est donnée en spectacle. Mais Richard ne dit rien. Il penche sa tête en arrière, retire ses lunettes et ferme les yeux.

"Pourquoi tu dis à tout le monde qu'on va s'installer en province? Je ne t'ai jamais dit que j'étais d'accord et toi tu fais comme si c'était acquis, le provoque Adèle.

- Tu n'es pas d'accord?

- Je n'ai pas dit cela non plus.

- Donc, tu ne dis rien. De toute façon, tu ne dis jamais rien, constate-t-il d'une voix calme. Tu ne te prononces pas, alors ne me reproche pas de prendre des décisions. Et sincèrement, je ne sais pas pourquoi tu as besoin de te comporter comme ça. De te soûler, de parler aux gens de haut comme si tu avais tout compris de la vie et qu'on était qu'une bande de mouton imbéciles à tes yeux. Tu sais, tu es tout aussi ordinaire que nous, Adèle. Le jour où tu l'accepteras, tu seras beaucoup plus heureuse."

* C'est un salon qui n'a que deux ans et que je vous conseille: l'endroit est super sympa (La Halle des Blancs-Manteaux) et les auteurs très accessibles, avec un format d'interviews entre eux: https://www.fnac.com/Salon-Fnac-Livres-edition-2018-c-est-reparti/cp34709/w-4

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Christophe Ono-Dit-Biot interviewant Philippe Besson 


02 juillet 2018

# 234 De la Bulgarie (Askinia Mihaylova inside)

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J'avais déjà lu un livre bulgare (Les cosmonautes ne font que passer) et je voulais étoffer un peu ma culture: à l'approche des vacances d'été, et puisque la Coupe du Monde de football me prive de l'Anneau d'Or, un circuit de villes princières autour de Moscou, la Bulgarie m'a semblé un compromis acceptable. Même latitude que l'Albanie, peu de touristes européens mais probablement quelques russes au bord de la mer Noire et une première expérience de l'alphabet cyrillique (lors de mes voyages en Russie David qui m'accompagnait le lisait couramment). 

Après quelques recherches, assez fastidieuses même avec l'aide d'internet (ça promet...),  j'opte pour Sous le Joug et La rose des Balkans. Seulement voilà, ils ne sont plus édités en français et leur prix est presque celui du billet d'avion. Qu'à cela ne tienne, j'appelle l’Institut Culturel Bulgare et le second livre semble disponible à l'emprunt dans leur bibliothèque.

A. travaille à proximité de ce lieu, je lui demande s'il peut me rendre service et y passer.

Il s'y rend le mercredi 23 mai (chaque détail à son importance...) et m'écrit: "Dis moi t’es sûre que tu veux partir en Bulgarie ?? Non parce que si l’accueil là-bas est le même qu’au centre culturel de Bulgarie bonjour l’ambiance..."

Il y retourne le lendemain comme le lui avait indiqué celle qu'il surnomme désormais "le cactus des Balkans": le centre est fermé, "ça doit être férié en Bulgarie" me dit-il en blaguant.

Je vérifie par acquit de conscience: le 24 mai est effectivement un jour férié bulgare (vous noterez la probabilité alors que la Bulgarie n'en compte que neuf) (non Marie, je ne vais pas faire ce calcul).

Comme il est aussi taré et têtu que moi, il y retourne le vendredi: 

"Tout d’abord pour ma minute culture le 24 mai chez nos amis bulgares est la fête de l’alphabet Cyrillique....

Et Oui ils ont des livres d’Ivan Vasov... cf photo. Mais tu vas devoir progresser vite fait en cyrillique car ils ne les ont qu’en VO et pas sous titrés... rien que le titre je n’arrive pas à le lire et quand elle m’a dit "cherchez il est par là" , ben... moment de solitude où ma couverture de passionné de Bulgarie et de sa culture n’a pas fait long feu.

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Mais pas de Sous le joug ( £#}%£~£~}$ traduction en cyrillique iPhone...)
Ni de Rose des Balkans (🌷🌹🥀🌊🌫🛷🏢 traduction en cyrillique emojis)

Alors je t’ai quand même pris deux livres en français d'éminents Bulgares primés par le prix du yaourtbulgarelivre 2014 (blog analogue au tien mais version bulgare ...la je suis très fier de mon jeux de mots...👏👏👏) (nous aussi)

Ciel a perdre d’Askinia Mihaylova, recueil de poème et prix apollinaire (ça ne s'invente pas...)
Extrait: 
« Et il est inutile de te répondre
Que l’absence aussi est un verbe
Qui ne se conjugue qu’au présent 
Car chez toi c’est déjà l’hiver
Et tu as raccroché l’ecouteur. »

et en bonus un poème intitulé Archipel:

 

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Mon avis:

Le recueil de poèmes (Ciel à perdre) est une pépite, je vous transpose ici quelques extraits (on devrait toujours penser à mettre un peu de poésie dans sa vie).

 

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Les Belles Etrangères propose 14 textes ou extraits d'écrivains bulgares: si ce format permet de balayer plusieurs styles, de l'essai au théatre en passant par la poésie, j'ai trouvé cet ouvrage trop éclectique pour y adhérer.

De passage dans le quartier de Miromesnil, j’ai voulu rendre les livres à l’Institut Culturel Bulgare mais il était fermé: « c’est encore un jour férié » a plaisanté A. (=> non), mais le moins que l’on puisse dire c’est que la devanture est austère.

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Je vous promets de revenir ici dans quelques semaines vous dire ce qu'il en est de l'accueil, des roses et des yaourts bulgares: l'embarquement est imminent, plus que trois heures de vol avant le premier test d'alphabet cyrillique :-)

25 juin 2018

# 233 La Communauté, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin

Nous sommes tous des enfants d'immigrés.

Je suis de la génération Touche pas à mon pote (vous vous souvenez, cette main jaune de SOS Racisme qu'on collait partout?)

Petite, quand j’ai demandé à mon Pépé du Collet "Qui de la France ou de l'Italie tu supportes comme équipe de foot?", il m’a répondu avec un regard implacable:

"Mon pays c'est la France. C'est elle qui a donné à manger à mes enfants."

Mes meilleurs amis au lycée s'appelaient Rachid et Emeric.

J'ai cru à la France Black-Blanc-Beur en 98 et je refuse de renoncer à cet idéal.

Au travail, j'ai eu des alternants qui posaient une journée de congé pour renouveler leur carte de séjour "peut être deux, parce que je vais devoir attendre la nuit devant la préfecture pour espérer passer demain".

Cette année, on m'a reprochée d'être élitiste. Mon équipe d'élite est mixte, dans tous les sens du terme: de sexe, de génération et d'origine. D'ailleurs merci Sciences-Po qui tend la main aux réfugiés parce que le talent ne s'arrête pas aux frontières (Frédéric Mion, émission du 21 juin). On plaisante entre nous: des accents (je n'ai toujours pas compris l'histoire des [O] ouverts ou fermés), des clichés. La religion est une affaire privée que chacun respecte et vit avec discrétion, si ce n'est pour réclamer des patisseries à la fin du Ramadan. Je leur envoie sur le groupe whatsapp les podcasts de Nicole Ferroni et de François Morel.

Je refuse de mettre ma fille dans l'école privée locale: tant pis si cette année elle s'est ennuyée, tant pis si le périscolaire laisse à désirer. La mixité sociale est la meilleure école de la vie, je suis sure que c'est une richesse à nulle autre comparable.

Je réalise à chaques vacances ma chance de pouvoir circuler librement, dans le pays de mon choix.

Emma a été tellement touchée par Les trois étoiles (J'aime lire) qu'elle s'est passionnée pour la guerre en Syrie et le sort des migrants l'interpelle, même si j'en suis grandement responsable à coup d'écoute de France Inter le matin et de réponses détaillées à chacune de ses questions. A chaque fois que l'on passe Porte d'Italie elle me demande: Maman, il y a écrit qu'ils viennent de Syrie alors pourquoi tu ne les aides pas? Oui, pourquoi? 

Comment peut-on se regarder le nombril au point d'oublier que l'on a juste eu la chance de naître au bon endroit?

J'étais fière quand mon père a célébré l'immigration et enjoint à la solidarité avec les migrants lors des funérailles de ma Mémé adorée. Il est né en Calabre.

Alors quand il m'a tendu La Communauté au lendemain de ce jour particulier, avec toujours sa phrase fétiche: "tu vas le lire en une soirée", je l'ai pris sans protester. J'avais pourtant négligé sa recommandation quelques semaines plus tôt, quand il le lisait chez moi bizarrement pas à l'aise pour en discuter, peut-être parce que je n'en connaissais pas le contenu. Aujourd'hui je regrette, persuadée que l'échange entre entre mes parents et Quentin également présent aurait été intéressant. 

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Ce livre qui retrace le destin d'une ville, Trappes, à travers ses talents (Jamel, Anelka, Omar Sy, La Fouine...) et le développement de l'intégrisme religieux. On y lit des trajectoires: comment certains s'en sont brillamment sortis, quand tant d'autres se sont perdus, et en sous-jacent les enjeux politiques souvent personnels et aussi une partie de l'histoire de l'immigration en France. Un récit facile à lire et salvateur quand elles pointent du doigt les promesses non-tenues et les revirements politiques (le paragraphe sur l'aide au retour est éloquent) mais Raphelle Bacqué et Ariane Chemin ne font qu'effleurer l'essentiel: la politique du logement et d'urbanisme, la place fondamentale de l'école et de la culture. Elles s'attachent à donner de l'importance aux personnages-clés quand j'aurais préféré qu'elles prennent de la hauteur. Elles se contentent de relayer des faits, restant en surface, bien loin de soumettre des pistes de réflexion et d'action. C'est néanmoins un essai journalistique intéressant pour moi qui vis bien loin de la réalité des banlieues. Et à mettre au crédit de cette lecture, le serment personnel de "passer à l'acte". Or, deux jours après avoir terminé ce livre, je discute dans la cour d'école avec la maman d'une amie d'Emma, qui me dit qu'elle vient de donner une conférence sur l'aide aux migrants.

Encore une fois, il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous.

To be continued ;-)

Et toujours, à lire et à offrir: Eux c’est Nous édité par l’association de défense des réfugies La Cimade. 

Pour les enfants à partir de 6 ans, conseillé par France Inter (mais pas encore lu): Chemin des dunes. Sur la route de l'exil, de Colette Hus-David et Nathalie Dieterlé.

 

 

 

 

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19 juin 2018

# 232 Verte, Marie Desplechin, Magali Le Huche

Je devais choisir un cadeau d'anniversaire pour une amie d'Emma et Mehdi m'avait conseillé la nouvelle BD Sorceline que sa fille, du même âge que la mienne, a adoré. Sur le présentoir, un autre ouvrage attire mon attention: Verte de Marie Desplechin et Magali Le Huche. J'achète les deux et je demande à Emma de choisir celui qu'elle veut garder pour elle.

Elle choisit Verte qu'elle lit d'une traite le soir même! Je l'avais commencé en attendant Christophe au restaurant - il est tout le temps en retard (coucou Christophe :D) - et c'est vrai que j'ai été séduite dès les premières planches mais je ne pensais pas que l'histoire lui plairait. Je le termine donc après elle et je lui demande ce qui lui a plu: «la fin » me dit-elle. Pour ceux qui nous connaissent je vous laisse découvrir la chute et vous comprendrez immédiatement pourquoi. Je lui explique que ce que je veux savoir c'est ce qui lui a donné envie de lire le livre jusqu'à la fin justement, ce qui l'a "tenue en haleine" comme on dit. Elle me répond alors: "Les personnages. Ils me plaisent, ils ont chacun quelque chose". Et c'est fou parce qu'elle a exactement mis les mots sur ce qui est intéressant dans ce récit qui aborde à travers des personnages de générations différentes le thème de la quête identitaire: devenir soi-même avec l'inéluctable part de ce que nous transmettent nos parents. 

Elle l'a déjà relu plusieurs fois et a proposé à son père de le lui prêter: "Pas pour me le lire Papa, mais parce qu'il est vraiment bien ce livre, tu vas adorer".

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Je lui ai proposé de regarder le court film d'animation inspiré du roman

Et là encore une heureuse surprise, c'est à la fois drôle, à l'image des dessins aux traits loufoques qui donnent un petit coté cinglé qu'on a beaucoup aimé, et délicat comme les voix captivantes des personnages. Le rythme soutenu porté par un format d'une demi-heure nous emmène bien loin de la fadeur industrielle des dessins animés qu'elle regarde habituellement.

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Évidemment dès le lendemain j'achetais le roman Verte qui a inspiré la BD et le film. Pas étonnant que la densité des personnages ait marqué ma fille dans le roman graphique: l'alternance de narrateur permet de donner une vraie densité à chacun des protagonistes. Chaque partie correspond à une voix différente aiguisant ainsi la curiosité d'Emma ("Oh j'ai envie de lire ce que raconte Verte!"). Quant au lecteur adulte, il y trouvera les points de vue générationnels sur le passage de l'enfance à l'adolescence sous le regard tendre et juste de Marie Desplechin dont l'écriture subtile s'accorde merveilleusement à cette période de la vie tout en nuance...

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13 juin 2018

# 231 La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez

Depuis mon dernier passage à la médiathèque de Viry La disparition de Josef Mendele avait rejoint ma pile de livres en attente (un jour je prendrai ma table de nuit en photo, vous allez vous marrer). Et puis soudain la perspective de trois jours difficiles, plusieurs heures de route et la certitude que je vais pas mal lire tant la lecture est mon refuge naturel quand je veux m’isoler: hop je glisse le prix Renaudot dans mon sac. 

Décerné en même temps que le Goncourt, il couronnait l'automne dernier lui aussi un récit d'investigation sur le nazisme. Le choix d'ouvrages du même genre pour ces deux prix traditionnellement attribués à des romans fictionnels ont marqué les médias: il est vrai que les deux se répondent assez bien par leur attachement aux faits réels et leur réflexion sur l'impunité et la lâcheté.

Si L'Ordre du jour se concentre sur la prise de pouvoir d'Hitler, "l'avant" qui mènera à l'Holocauste, Olivier Guez, lui, choisit d'enquêter sur "l'après" à travers un personnage emblématique, Josef Mengele, le docteur d'Auschwitz qui sélectionnait (entre autres) les jumeaux déportés pour ses expérimentations médicales... L'auteur ne s'attarde pas sur ce qui s'est passé dans les camps - et heureusement car les passages où il s'y réfère sont quasiment insoutenables - mais à la façon dont le tortionnaire échappera aux procès de Nuremberg et d'Auschwitz. 

De l'Argentine de Perón à la traque du Mossad, de l'entre-soi nazi aux cachettes incertaines, en deux parties intitulées Le Pacha et Le Rat, Olivier Guez retrace le parcours de Josef Mengele. La fiction vient parfois combler les silences de l'Histoire et il parvient ainsi à incarner le personnage tout en nous dévoilant peu à peu un portrait sans concession ni compassion - ce qui aurait été inacceptable tant cet homme est abject.

La littérature rend peut-être là aux victimes une forme de justice face à l'absence de regret du coupable et à la défaillance des institutions.

 

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"L'Allemagne et l'Italie défaites, l'Argentine va prendre leur relève et Perón réussir là où Mussolini et Hitler ont échoué: les Soviétiques et les Américains ne tarderont pas à s'anéantir à coups de bombes atomitiques. Le vainqueur de la Troisième Guerre mondiale patiente peut-être aux antipodes, l'Argentine a une formidable carte à jouer. Alors, en attendant que la guerre froide dégénère, Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d'Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage: il gouvernera l'Histoire, avec les détritus de l'Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers det des milliers de nazis, de fascistes et de collabos; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins; des criminels d eguerre invités à doter l'Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance.

Perón veille personnellement au bon déroulement de la grande évasion."

Lu en 48 heures, ceux qui ont aimé HHhH y trouveront certaines résonances même si le style est radicalement différent: là où Laurent Binet nous associe à ses recherches Olivier Guez ne livre que les faits même si l'on perçoit bien le travail immense qui se cache derrière cette sobriété apparente.

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29 mai 2018

# 230 Courir au clair de lune avec un chien volé, Callan Wink

- " Qu'est-ce que tu lis Maman?"

Je lui tends mon livre, elle déchiffre sur la couverture: "Courir au clair de lune avec un chien volé" et elle se marre. Je lui souris: c'est aussi l'incongruité de ce titre qui m'a attirée sur le présentoir de ma médiathèque.

Comme cette enfant a toujours le don de poser LA question embarrassante (genre "mais comment tu peux être CERTAINE que Bachar El Assad et la Russie ne feront JAMAIS la guerre à la France?" #ObsessionSyrie), elle poursuit:

- "De quoi ça parle?" 

- "Chaque chapitre est une histoire indépendante, on appelle ça des nouvelles, sans vraiment de lien entre elles sauf que toutes se passent aux États-Unis et racontent la vie de gens assez ordinaires". En réalité pour répondre à son interrogation j'ai envie de paraphraser Fauve: les nouvelles de Callan Wink parlent en effet "de ceux qu'on ne remarque pas, de ceux qui ne rentrent pas en ligne de compte,  de ceux sur lesquels on ne parie jamais, de ceux qui ont tout fait comme il faut, mais qui n'y arrivent pas, des ratés modernes, des semi-défaites, des victoires sans panache"...

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L'usage des ellipses apporte un dynamisme et oblige le lecteur à être très attentif, voir acteur du récit; vous ne trouverez pas de chute retentissante mais à chaque fois une fin qui porte à la réflexion sur le temps qui passe, la vie qui s'écoule, le coup du sort, les choix que l'on a pas vraiment fait et que l'on subit... Le thème récurrent de l'absence teinte cette lecture d'un goût de mélancolie sans jamais verser dans la nostalgie, ou alors est-ce parce que c’est un sentiment que je n’éprouve jamais, convaincue qu'il faut parfois se contenter d'avancer sans se retourner, renoncer à tout analyser et se résoudre aux adieux - un titre qui aurait tout à fait convenu à ce recueil.

Enfin il y a le Montana, comme une unité de lieu entre ces récits où l'immensité et la nature font écho à l'humanité et à la subtilité de l'écriture vraiment particulière de Callan Wink, qui est par ailleurs... guide de pêche dans cette région!

La densité et la psychologie de chaque personnage sont telles que chacun de ces neuf récits pourrait faire l'objet d'un livre à part entière.

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