Le soir même je rassemblai mes biens dans des cartons récupérés à la supérette et décidai de retourner là d'où je venais. Ma vie était emmerdante alors je pouvais bien la mener n'importe où. J'aimerais bien une autre vie mais je suis le narrateur. Il ne peut pas tout faire le narrateur: déjà il narre. S'il me fallait, en plus de narrer, vivre, je n'y suffirais pas. Pourquoi tant d'écrivains parlent-ils de leur enfance? C'est qu'ils n'ont pas d'autre vie: le reste, ils le passent à l'écrire. L'enfance est le seul moment où ils vivaient sans penser à rien d'autre. Depuis, ils écrivent, et cela prend tout leur temps, car écrire utilise du temps comme la broderie utilise du fils. Et de fil on n'en a qu'un.

Ma vie est emmerdante et je narre; ce que je voudrais, c'est montrer; et pour cela dessiner. Voilà ce que je voudrais: que ma main s'agite et que cela suffise pour que l'on voie. Mais dessiner demande une habileté, un apprentissage, une technique, alors que narrer est une fonction humaine: il suffit d'ouvrir la bouche et de laisser aller le souffle. Il faut bien que je respire, et parler revient au même. Alors je narre, même si toujours la réalité s'échappe. Une prison de souffle n'est pas très solide.

Désoeuvré, le narrateur rencontre alors Victorien Salagnon, dont il va raconter la vie à travers les guerres qu'il a faites et dessinées. On traverse ainsi la fin de la seconde guerre mondiale, et les guerres d'indépendance: Algérie, Indochine. Cette histoire est passionnante, et nous montre le coté obscur de ces guerres, celui qui trop souvent oublié lors de l'enseignement de l'histoire, celui qui fait qu'on ne peut comprendre "aujourd'hui" en oubliant ou travestissant le passé.

Dans le premier tiers du roman, les aller-retours entre la vie du narrateur, ses digressions et l'histoire de salagnon rende la lecture laborieuse. Pour toutes les parties concernant Victorien, le récit est fluide, prenant et extraordinairement bien documenté! J'aurais d'ailleurs préféré que l'auteur s'en tienne à cette histoire, le message serait quand même passé. Car ce roman ne s'arrête pas au récit d'aventure, Alexis Jenni fait le lien entre le comportement militaire français dans ces guerres et les mouvements sociaux actuels dans  les banlieux. 

Alexis Jenni va-il-réussir l'exploit de Littell et remporté le Goncourt pour son premier roman? A moins que ce Jenni ne soit qu'un modeste pseudonyme (mais apparement non, ce qui rend ce roman encore plus étonnant!)

lartfrancaisdelaguerre

Petit aparté: ça m'a quand même l'air d'être bien à la mode cet effet de style qui consiste à mêler la vie du narrateur à celle du héros! Cf les derniers Carrère et De vigan!