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Je suis une nouvelle fois bluffée par cet auteur. Chacune des nouvelles de S'abandonner à vivre est un petit bijou de précision et de finesse. Observateur des hommes et fin psychologue, Sylvain Tesson souligne l'absurdité de la vie, la proximité du bonheur qui ne tient qu'à un fil (électrique), ou la fatalité des destins, sans jamais verser dans le pessimisme. Au contraire :  on s'évade, on voyage, on est surpris et on sourit souvent. S'abandonner à vivre est à la fois un appel à l'autodérision et à l'action. S'interroger sur les choses sérieuses et ne pas se prendre au sérieux. De la haute voltige maîtrisée. 

S'il me fallait retenir deux nouvelles, je choisirais L'exil et La ligne parce que les chutes sont particulièrement soignées, mais la qualité est vraiment au rendez-vous à chaque page. 

"Tout ce qui bouleverse la vie advient fortuitement. Le destin ressemble à ces seaux d'eau posés en équilibre sur la tranche des portes. On entre dans la pièce, on est trempé. Ainsi va l'existence. J'ai été initié à la vérité du "pofigisme" le soir où je m'y attendais le moins. 

Pofigisme n'a pas de traduction en français. Ce mot russe désigne une attitude face à l'absurdité du monde et à l'imprévisibilité des événements. Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée face à ce qu'il advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l'inéluctabilité des choses, ne comprennent pas qu'on s'agite dans l'existence. Pour eux, lutter à la manière des moucherons piégés dans une toile d'argiope est une erreur, pire, le signe de la vulgarité. Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en entraver l'élan. Ils s'abandonnent à vivre."