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Lors de sa sortie en 2010, j'avais lu des critiques élogieuses sur le premier roman de Laurent Binet, mais le décor - la Seconde Guerre mondiale- et la négligence m'ont fait passer à côté de ce roman jusqu'à ce qu'on m'en parle avec conviction. Hasard ou coïncidence, il se trouvait aussi sur la table de chevet de ma maison de vacances.

Un livre difficile à quitter dès les premières pages, et les 400 suivantes ont été avalées en 48h. Comment Laurent Binet transforme-t-il l'attentat contre Heydrich, bras droit d'Himmler et cerveau de la solution finale, en un récit palpitant?

D'abord en choisissant de réhabiliter les nombreux résistants anonymes: leur absence de résignation dans cette période trouble où ne rien faire condamnait des milliers de personnes à une mort sadique. Au rythme des recherches et informations collectées par l'auteur, le rôle de chacun dans l'"opération anthropoïde" converge progressivement, jusqu'au dénouement, véritable leçon contre le renoncement. 

L'auteur est un protagoniste essentiel du roman: le rythme est avant tout donné par la réflexion menée en parallèle  sur la place de la fiction lorsqu'il s'agit de relater des événements historiques. Loin d'alourdir la lecture, l'interrogation permanente sur son obsession de la vérité fait de cette lecture un essai passionnant sur l'acte même d'écrire.

Extrait 1

J'avais cette vision d'Himmler tout rouge, et comme très enrhumé (peut-être parce que je traîne moi-même une sale crève depuis quatre jours) et mon imagination tyrannique n'en démordait pas: je voulais une précision de ce type sur la gueule du Reichsführer. Mais décidément le résultat ne me plaisait pas: à nouveau j'ai tout viré. J'ai longuement contemplé l'espace réduit à néant entre la première et la troisième phrase. Et, lentement, je me suis remis à taper: "le sang lui monte aux joues et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne." Je pense à Oscar Wilde, comme d'habitude, c'est toujours la même histoire: "toute la matinée, j'ai corrigé un texte, pour finalement ne supprimer qu'une virgule. L'après-midi, je l'ai rétablie."

Extrait 2

Vous continuez à vous entraîner en vue de la plus grande mission qu'un pays ait jamais confiée à deux hommes seuls. Vous croyez en la justice, et vous croyez en la vengeance. Vous êtes valeureux, volontaire et doué. Vous êtes prêt à mourir pour votre pays. Vous devenez quelque chose qui grandit en vous et progressivement commence déjà à vous dépasser, mais vous restez aussi tellement vous-même. Vous êtes un homme simple. Vous êtes un homme. 

Vous êtes Jozef Gabčìk ou Jan Kubiš, et vous allez entrer dans l'Histoire.