Les magazines consacrés à la rentrée littéraire ont mis à l'honneur le dernier livre d'Emmanuel Carrère: comme c'est un auteur que j'aime particulièrement je voulais le lire avant le tapage médiatique des prix littéraires. David me l'a offert le jour où l'on a appris que l'Académie Goncourt ne le retenait pas dans sa sélection. Sans mettre en cause la qualité des autres ouvrages de la liste, il mérite pourtant largement d'en être. 

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Dans une première partie très réussie il explique avec beaucoup d'humour comment la religion a été, à un moment particulièrement difficile de sa vie, un refuge. Une introspection savoureuse, à la fois indulgente et moqueuse sur "sa période chrétienne". Il en a gardé des cahiers de commentaires de l'Evangile selon Saint Jean. Ce sont ces notes qui lui servent de point de départ à une analyse plus approfondie mêlant histoire romaine et émergence de la chrétienté. On croyait tout savoir sur ce sujet et voilà que Carrère nous embarque dans une enquête étonnante sur les traces des évangélistes Paul et Luc! Enquête tellement prenante que je défie quiconque de ne pas obéir page 560 à son " quant à moi je vous invite à retourner page 327 pour en relire les premières lignes: l'adresse à Théophile. Allez-y, je vous attends. Vous l'avez relue? Nous sommes d'accord?": comme moi, vous irez relire ce passage et vous trouverez ce procédé absolument brillant. 

Vous l'avez compris, Carrère signe là un grand essai philosophique et historique sur la foi qui touchera forcément chacun d'entre nous ne serait-ce que parce qu'il nous invite à nous comprendre. Le style de Carrère résolument autobiographique, loin de fustiger les croyants, laisse une impression de bienveillance et d'ouverture d'esprit, parce qu'il sait que croire peut aussi être salutaire (le passage sur sa retraite spirituelle - "Jésus est mon ami"- ou encore les parallèles qu'il fait avec la méditation ne laisse aucun doute sur son humilité). 

Extrait 1

Les yeux de Fabrice brillent: "raconté comme ça on dirait du Dick!" Le romancier de science-fiction Philip K. Dick a été une référence majeure pendant notre travail d'écriture; je sens mon public captivé, je renchéris: oui, on dirait du Dick, et cette histoire des débuts du christianisme, c'est aussi la même chose que Les Revenants. Ce qu'on raconte dans Les Revenants, ce sont ces jours derniers qu'étaient persuadés de vivre les adeptes de Paul, où les morts se relèveront et où se consommera le jugement du monde. C'est la communauté de parias et d'élus qui se forme autour de cet événement sidérant: une résurrection. C'est l'histoire de quelque chose d'impossible et qui pourtant advient. Je m'excite, je me ressers verre sur verre, j'insiste pour resservir aussi mes hôtes, et c'est alors que Patrick dit quelque chose d'au fond assez banal mais qui me frappe parce qu'on sent que ça lui est venu à l'esprit sans crier gare, qu'il n'y avait jamais pensé et que d'y penser l'étonne.

Ce qu'il dit, c'est que c'est une chose étrange, quand on y pense, que des gens normaux, intelligents, puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées. Dans les temps anciens, admettons: les gens étaient crédules, la science n'existait pas. Mais aujourd'hui! Un type qui aujourd'hui croirait à des histoires de dieux qui se transforment en cygne pour séduire des mortelles, ou à des princesses qui embrassent des crapauds et quand elles les embrassent ils deviennent des princes charmants, tout le monde dirait: il est fou. Or, un tas de gens croient une histoire tout aussi délirante et ces gens ne passent pas pour des fous. Même sans partager leur croyance, on les prend au sérieux. Ils ont un rôle social, moins important que par le passé, mais respecté et dans l'ensemble plutôt positif. Leur lubie cohabite avec des activités tout à fait sensées. Les présidents de la République rendent visite à leur chef avec déférence. C'est quand même bizarre, non?

extrait 2:

À cet endroit, Paul marque un silence et toise son auditoire, qui met un peu de temps à prendre la mesure de ce qu'il vient d'entendre. Il n'y a rien d'inhabituel dans l'évocation du Sauveur qui doit venir un jour, récompenser les bons, punir les méchants et restaurer Israël dans sa royauté. Un prosélyte comme Luc a souvent entendu le nom ou plutôt le titre de ce Kristos: le Sauveur, le Messie, celui qui a reçu l'onction divine. En tant que Grec, ça ne l'intéresse pas tellement. Quand il en est question à la synagogue, il écoute d'une oreille distraite. Il a tendance à ranger ça dans ce bric-à-brac du judaïsme, plus folklorique que philosophique, qui ne concerne que les Juifs. De toute façon, ce qu'on dit toujours c'est qu'il doit venir. Or c'est tout autre chose que dit Paul: qu'il est venu. Qu'il a un autre nom que Kristos, un nom Juif parfaitement banal, Jésus, en version originale Ieshoua, et ce nom, venant après la majestueuse litanie des Samuel, Saul, Benjamin, David, fait un effet aussi incongru que si après avoir dévidé la liste des rois de France on disait que le dernier, c'est Gérard ou Patrick.

Jésus? Qui c'est, Jésus?

On hausse les sourcils, on les fronce. on échange des regards perplexes. Mais ce n'est pas fini. Cela ne fait que commencer.

"Jésus était le Christ, reprend Paul. Mais les habitants de Jérusalem et leurs chefs ne l'ont pas reconnu. Sans le savoir, ils ont accompli les paroles des prophètes que vous lisez, chaque sabbat. Ils ont refusé de l'écouter. Ils se sont moqués de lui. Ils ne se sont pas contentés de se moquer de lui. Sans aucun motif, ils l'ont condamné et ils l'ont fait mourir sur la croix."

Remous dans l'assistance: "Sur la croix!"

La croix est un supplice affreux et surtout infamant. Il ne peut concerner que la lie de l'humanité: bandits de grand chemin, esclaves en fuite. Pour continuer à transposer, c'est comme si on annonçait que le sauveur du monde, en plus de s'appeler Gérard ou Patrick, a été condamné pour pédophilie. On est choqué mais captivé. Au lieu de parler plus fort, comme le ferait un orateur moins habile, Paul baisse la voix. Le public est forcé de se taire, et même de s'approcher pour l'entendre.