image

Un roman inclassable et indéfinissable que ce Cendrillon d'Eric Reinhard. Quatre destins dont trois qui auraient pu être autant de vies du narrateur si Margot n'était pas entrée dans sa vie. Chaque personnage croise sa "marraine", élément déterminant de leur vie.
Ne vous attendez pas à un récit construit: il y a certes un peu de "story telling" mais ce sont surtout les grandes envolées poétiques de l'auteur sur l'automne, sur la définition du pied parfait, sur la construction du désir, ou bien encore ces pages consacrées à l'économie boursière qui m'ont le plus marquée. Et quand Eric Reinhardt part dans des digressions fantasques on le suit, parce qu'il sait avant tout y mettre, par son style et par la finesse de son analyse, une profondeur et une densité qui me laisse épuisée mais conquise.
Extrait 1
Le printemps est une saison entrepreneuriale. Je suis certain que la saison préférée du patronat est le printemps: esprit d'initiative, de conquête, d'innovation, d'essor, d'acquisitions, de compétition, de productivité, de rentabilité, de retour sur investissement. Le printemps est fiscaliste. L'automne est philosophique. Il est permis d'être faible, intérieur, hésitant. Il est permis d'être blessé, de boiter, de rester à l'écart, de s'asseoir isolé en terrasse du Nemours et de s'y sentir entouré. Le caractère prétendument épiphanique du printemps (il paraît qu'on voit pousser les fleurs à l'oeil nu) est une pure imposture: nulle épiphanie possible au printemps. L'automne nous récapitule: il fait de nous une sphère dense, lourde, complexe, stratifiée. L'automne me fait songer aux rêves que je nourrissais adolescent: ailleurs radieux qui illuminaient ma vie intérieure. Le printemps me fait penser aux démentis cruels que la réalité leur opposait.
Extrait 2
Margot: un bas-relief. Mais encore? Comment la définir autrement que par des mots célibataires, des éclairs lexicaux, des théorèmes mallarméens? Qu'est ce qu'une reine? Qu'est ce qu'une magicienne? C'est une femme dont l'absence absolue induit paradoxalement une présence absolue. Voilà une phrase énigmatique. Margot est à elle-même ce que la nuit, ce que la pluie, ce qu'une planète sont à elles-mêmes: présence et absence absolues. Margot ne se pense pas: sa présence est pensée. Margot ne s'égrène pas. Margot ne s'épluche pas. Margot ne fluctue pas. Margot est fragile, abyssale, douloureuse, effrayée. Margot est la femme la plus fragile, la plus tragique, la plus intelligente, la plus terrorisée que j'ai jamais croisée. Elle est à elle-même son propre effroi: elle se tourne vers la lumière. Cet effroi ne se divise pas: c'est pour cela que Margot ne se divise pas. Margot n'est jamais complaisante: elle se projette tout entière comme une sculpture de métal sans s'insinuer à l'intérieur d'elle-même avec la complaisance alambiquée des narcissiques. Le narcissisme ordinaire exposerait son existence au pire des périls: une croisière fatale dans les ténèbres. Margot se réfugie dans son regard, minéral, d'une puissance qui m'a toujours intimidé. Margot investit sa silhouette, ses mouvements, singuliers, décisifs. Margot est fragile et irradiante comme peut l'être un objet en cristal: il reste entier ou il se brise intégralement: pas de demi-mesure. Les mots d'Hérodiade. Les mots mallarméens qui circonscrivent ma magicienne. Le mot déserte. Le verbe fleurir. Le mot améthyste. Les agrégats Abîmes éblouis et Antique lumière. Cet autre alliage: Sombre sommeil et celui-ci: Terre première. Purs bijoux. Clarté mélodieuse. Le mot métaux. Splendeur fatale. Farouches délices. Frisson blanc. Le mot nudité. Le mot pudeur. l'adjectif grelottante. Le mot étoile. Le mot effroi. Le mot vierge. Le mot reptile. Calme dormant. Clair regard de diamant. Fleur nue de mes lèvres. Que dire d'autre? Margot ne rentre jamais dans aucune polémique. Il est exclu de pouvoir se quereller avec elle: elle se replie immédiatement sur elle-même. Une phrase suffit, un trait de foudre qui n'autorise aucune réplique, si Margot veut signifier que quelque chose la mécontente. L'autorité naturelle qui est la sienne donne un poids particulier à ses silences et à ses phrases. Il arrive qu'elle m'effraie. Il arrive qu'elle m'intimide. Comme Médée: amour absolu qui s'inverse en menace absolue. Amour absolu: j'ai toujours su qu'elle plaçait notre amour au-dessus de tout. Margot aspire comme moi à l'absolu de l'amour. Margot aspire à protéger notre amour de la banalité et des contingences. Margot m'a toujours dit qu'elle donnerait sa vie pour la mienne et je sais que c'est vrai. Je sais aussi que si je la quittais Margot s'anéantirait d'une manière ou d'une autre. Ce ne sont pas des hypothèses ni des suppositions hasardeuses: c'est cela qui la constitue.