mesurer le monde

Etonnant ouvrage que ce Mesurer le monde! Ken Adler met en lumière la façon dont la mesure - presque - universelle du mètre s'est construite. Car il s'agit bien là d'une construction: à la fois dans la façon de déterminer cette mesure mais également dans l'histoire qui lui permit de s'imposer, ou pas, dans les nations et en premier lieu en France. 

Ce qui a permis la naissance du mètre tel que nous le connaissons aujourd'hui c'est avant tout la détermination de deux hommes, Delchambre et Méchain qui s'atreignèrent à une rigueur scientifique pendant plusieurs années. Parcourant la France littéralement de clochers en clochers, ils "triangulèrent" à l'aide du cercle répétiteur de Borda la terre de Dunkerque à Barcelone afin de disposer d'un étalon fondé sur le méridien terrestre. Ce qui rend l'histoire du mètre intéressante réside avant tout dans la période où elle se déroula: la Révolution Française, que l'on voit ici sous un autre oeil, celui d'un auteur américain et en cela le récit est aussi savoureux (avec quelques exagérations et notamment la présence aussi furtive qu'incongrue de... José Bové!). On découvre au fil des pages le défi que fut l'établissement d'une unité de mesure précise, fiable et unique dans un monde où les scientifiques ont un poids croissant.

Si Ken Adler tente de mettre au centre de son livre le statut de l'erreur dans les sciences, pour moi cette erreur est surtout intéressante dans l'analyse psychologique des personnages - elle donne indéniablement de la profondeur au personnage de Méchain et aux autres protagonistes: quand certains doutent ou abandonnent la quête, d'autres en revanche se révèlent plus ou moins bons dans ce qu'on appellerait aujourd'hui le "team buiding".

On peut regretter l'abondance de détails qui rendent ce livre très dense, je l'ai pour ma part trouvé intéressant et j'ai beaucoup appris autant sur la science que sur l'histoire! Je suis par hasard tombée sur un cercle de Borda au Musée National de la Marine, que je vous invite à découvrir: même si les maquettes et tableaux de bateaux ne vous passionnent pas, l'exposition temporaire "de l'amphore au container" est très bien faite (et n'a rien à voir avec le bouquin dont je vous parle ici!!!).

cercle borda

La Révolution avait découpé ces provinces en départements quasi géométriques et déracinés les aristocrates et les membres du clergé qui les avaient gouvernées sous l'Ancien Régime; pourtant, le vaste centre géographique de la France vivait encore au rythme de l'ancienne époque: agriculture de subsistance, pâturages d'été dans l'arrière-pays et marché hebdomadaire dans les villages. D'ici, Paris n'était rien d'autre qu'une lointaine rumeur métropolitaine. Les deux centres, politique et géographique, étaient unis dans une lutte sans fin visant à définir la France. Le centre politique, avec ses prétentions universalistes, s'éfforçait d'obtenir une avancée linéaire de la science et de l'empire; pendant ce temps-là, le centre géographique, fier des ses particularités, travaillait dur pour subsister, tout simplement. Les porte-parole du centre politique montraient de la condescendance envers le centre géographique et ils incitaient les campagnards à les imiter. A l'exception de quelques émissaires officiels, les habitants du centre géographique, quant à eux, faisaient de leur mieux pour ignorer Paris et ses projets extravagants, telle l'absurde proposition de l'établissement d'un nouveau système métrique et l'impossible mesure de la Terre. De leur point de vue, Delambre et Méchain n'étaient que des émissaires parmi d'autres, envoyés par le centre politique pour traverser en zigzag le centre géographique et pour le soumettre, au nom des chiffres.