Encore un livre issu de la désormais fameuse sélection d’été du Monde! Il s’agit cette fois-ci d’un essai sur l’impact de l’imprimerie sur la littérature. Tout simplement brillant.

Lamain de lauteur l esprit de l imprimeur

Le rôle de l’imprimeur, mais aussi des correcteurs (qui ponctuaient le texte !) et des traducteurs : Roger Chartier décortique toutes les étapes qui transformaient le manuscrit en livre, en documentant richement son exposé avec des œuvres telles que Shakespeare ou Cervantes. On découvre comment l'écriture manuelle a survécu longtemps après l’arrivée de l’impression, notamment pour échapper à la censure, ou encore l’apport du théâtre dans le processus de création littéraire.

Étonnant de modernité : tout en analysant la production littéraire du Siècle d’Or espagnol, cet essai nous interroge sur le droit d’auteur et les mutations à venir à l'ère du numérique. Pourtant Roger Chartier n'évoque cette problématique qu'une fois, à l'issue du premier chapitre. En se concentrant sur la période où l'imprimerie n'était encore qu'un artisanat il n'en est que plus pertinent: c'est bien en replaçant une telle innovation dans son contexte et dans sa période historique qu'on comprend réellement les enjeux de demain pour l'édition. 

J'ai été réellement impressionnée par la richesse de ce livre, cependant je vous préviens il est assez "exigeant": les références pointues et le vocabulaire érudit ont contribué au plaisir de cette lecture mais peuvent être un frein pour d'autres. 

La préparation de l'"original" pour qu'il devienne la copie destinée à la composition typographique accroît plus encore la distance entre le manuscrit autographe et le texte donné à lire aux lecteurs. Tous les traités consacrés au XVII siècle à l'art de l'imprimerie, tenu pour un art libéral et non mécanique, voire même l'art des arts, insistent sur le rôle décisif des correcteurs et des compositeurs. Les formes et les dispositions du texte imprimés ne dépendent donc pas de l'auteur, qui délègue à celui qui prépare la copie ou à ceux qui composent les pages les décisions quant à la ponctuation, l'accentuation et l'orthographe. Mais le rôle des hommes de l'atelier consiste aussi à diviser l'"original" de manière que le livre puisse être composé, non pas selon l'ordre du texte, ce qui mobiliserait trop longtemps les caractères et laisserait inoccupés les ouvriers, mais "par forme"- c'est à dire en composant toutes les pages qui doivent être imprimées sur le même côté d'une feuille d'imprimerie (par exemple, dans le cas du Quichotte de 1605 qui est un in-quarto dont chaque cahier est constitué par deux feuilles d'imprimerie, les pages 1, 4, 13 et 16), ce qui permet de commencer l'impression d'une feuille avant que toutes les pages d'un même cahier aient été composées.

L'"original", qui était fort différent du manuscrit autographe du fait des interventions du copiste, puis du correcteur, se trouvait plus encore transformé, ou déformé par le travail de l'atelier. Les erreurs habituelles des compositeurs y introduisaient de multiples distorsions, mais de plus, une même copie, lue par des correcteurs ou des compositeurs différents, pouvait donner lieu a de fortes variations dans l'usage des pronoms, la concordance des temps, les accords grammaticaux et les mots eux-mêmes.

Une fois imprimée, la copie utilisée dans l'imprimerie perdait toute importance et était détruite. C'est pourquoi peu nombreuses sont les copies d'imprimerie qui ont survécu.