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J’ai un peu tardé à le lire alors que mes parents m’ont offert Boussole pour mon anniversaire car je gardais un souvenir mitigé de cet auteur (et aussi, il faut bien l'avouer, à cause de son grand format pas très pratique à glisser dans un sac). Entre temps il a obtenu le prix Goncourt. J’ai eu la bonne idée de le lire après Pourquoi la musique ? ce qui a indéniablement facilité mon entrée dans ce roman complexe. « Érudit » est d'ailleurs le terme qui revient le plus souvent dans la presse au sujet de Boussole.

Lors d’une nuit d’insomnie, Franz Ritter, musicologue viennois, rappelle à sa mémoire ses souvenirs d’Orient tout en nous racontant son histoire d’amour avec Sarah. Cap à l’Est : pendant ce voyage nocturne nous ferons la connaissance de nombreux orientalistes qu’ils soient musiciens, écrivains, aventuriers ou universitaires. Le problème c’est que les propos de ces personnages priment sur leur construction. Résultat, ils nous paraissent creux, Sarah par exemple n'est pas crédible, elle a toujours une réponse à tout et une culture sans limite! Le manque de consistance narrative n’enlève rien à la richesse du roman qui regorge d’anecdotes culturelles et de connaissances historiques mais à vrai dire je n’ai pas compris grand chose à l’histoire elle-même. Pourtant ce savoir est en lui-même passionnant, notamment lorsqu’il nous parle de la révolution iranienne ou du mythe de l’Orient créé par l’Occident, j’aurais en fait aimé lire tout cela sous la forme d’un essai.

L'extrait ci-dessous témoigne assez bien je trouve du manque de crédibilité d'un récit censé être des réminiscences lointaines, tout en nous donnant un intéressant cours d'histoire!

Je me demande si Halil Pasha possédait un tableau de Chassériau, sans doute : le diplomate ottoman ami de Sainte-Beuve et de Gautier, futur ministre des Affaires étrangères à Istanbul, possédait une collection magnifique de peintures orientalistes et de scènes érotiques : il acheta Le Bain turc d'Ingres, et il est plaisant de penser que ce Turc originaire d'Egypte, issu d'une grande famille de serviteurs de l'Etat, collectionnait de préférence les toiles orientalistes, les femmes d'Alger, les nus, les scènes de harem. Il y aurait un beau roman à écrire sur la vie de Halil Pasha d'Egypte, qui rejoint le corps diplomatique d'Istanbul plutôt que celui de son pays natal car explique-t-il dans la lettre en français qu'il écrit au grand vizir, "il a des problèmes oculaires causés par la poussière du Caire". Il commence sa brillante carrière à Paris, comme commissionnaire égyptien de l'Exposition internationale de 1855, puis participe l'année suivante au congrès mettant finà la guerre de Crimée. Il aurait pu rencontrer Faris Chidiac le grand auteur arabe cher au coeur de Sarah, qui donne son immense roman à imprimer à Paris au même moment, dans l'imprimerie des frères Pilloy, sise 50, boulevard de Montmartre, à un jet de pierre de ces tombes que nous visitions si religieusement.