Une-certaine-vision-du-monde

Lorsque j’ai assisté à l’enregistrement du Masque et la Plume, les critiques n’étaient pas très enthousiastes sur le dernier Alessandro Baricco (La jeune épouse), en revanche ils ont encensé un de ses ouvrages précédents, Une certaine vision du monde, cinquante livres que j'ai lus et aimés. Presque tout est dit dans le titre: l'auteur analyse le top 50 de ses lectures sur une décennie. Le premier livre cité étant Open d’Agassi, j’ai tout de suite senti qu’on allait bien s’entendre (je le conseille régulièrement, récoltant le plus souvent un accueil à la fois dubitatif et amusé, et en définitive c’est un livre qui plaît à tout le monde).

La liste est très éclectique et se lit comme un recueil de nouvelles. Pour chaque livre les axes d’analyse peuvent varier mais on retrouve une prédominance pour les qualités littéraires et la pertinence des propos (avec une exigence subjective assumée), ainsi que des précisions sur le contexte personnel, ce qui donne à l'ouvrage une dimension romanesque. 

On reconnaît dans ces critiques une emphase toute italienne mais qui respire aussi une grande sincérité. Pas de fausse modestie et un vrai travail d’approfondissement : Alessandro Baricco nous laisse voir ici son monde à lui, ce qui l'émeut, sa recherche du bonheur, dans un processus qui tient plus de l’introspection que de la compréhension du monde. Et je trouve que c'est en s'interrogeant sur l'acte de lire que le texte revêt alors une portée universelle. J'y suis particulièrement sensible : que m’apprennent mes lectures de moi-même, peut-on y lire comme dans les rêves des symboles conscients ou inconscients de ce que l’on est authentiquement au moment où l’on choisit telle ou telle lecture ?

C'est une vraie motivation pour continuer ce blog, qui va fêter ses six ans à la fin du mois. Dans quatre ans je pourrai donc me plier au même exercice! Il y a fort à parier qu'on retrouvera certaines recommandation d'alessandro Baricco : j'ai envie de lire quasiment toute la liste proposée.

Extrait:

Et, comme dans tout bon livre il y a une page ou ne serait-ce que trois lignes qui vous restent à jamais dans un coin de la tête, dans Le médecin personnel du roi il y a un passage que j'ai déjà raconté cent fois et que je vais raconter une fois de plus ici, vous n'y couperez pas. Il s'agit d'une simple échange télégraphique, mais c'est souvent à ces détails qu'on juge un romancier. C'est une scène entre Struensee et la reine (elle s'appelait Caroline Mathilde, elle avait vingt ans, était anglaise et, en apparence, avait autant de charme et de personnalité qu'une aubergine. Mais c'était juste une apparence). Au début, ils se détestaient. Puis il se passe quelque chose. Parmi les nombreuses passions de Struensee, il y avait les promenades à cheval, et à un certain point, la reine remise ses airs hautains et lui accorde le privilège d'être son moniteur d'équitation. Ils choisissent pour elle un cheval docile et, dans le parc de Bernstorff à la beauté sans limites, Struensee la prend par la main et accepte de lui apprendre à monter. C'était l'homme qui parviendrait en l'espace de seize mois à transformer une monarchie obscurantiste en un paradis de liberté, d'égalité et d'innocente folie. Il savait choisir ses mots et livrer une synthèse du monde.

- La première règle, avait-il dit, est la prudence.

- Et la deuxième?

- Le courage.

C'est tout. Je vous avais prévenu, c'est juste un court échange. Mais maintenant qu'il est à vous, appliquez-le à des choses moins surannées que l'équitation et je vous garantis qu'il vous sera incroyablement utile.