J'ai pris tellement de plaisir à lire Rroû que j'ai  voulu retrouver rapidement cet auteur. Je ne suis pas une passionnée des écrits de guerres mais parmi les autres livres de Maurice Genevoix, une oeuvre se détachait et semblait faire figure de référence.

Ceux-De-14

Ceux de 14 se concentre sur les neuf premiers mois du conflit (j'ai réalisé en cours de lecture que c'était un peu un écho anachronique - et dans un style et un genre radicalement différent - à Au revoir là-haut qui s’attachait à l’immédiat après-guerre).

Gardant la forme originale du journal de bord, le sous-lieutenant Genevoix raconte jour après jour sa vie sur le front des Eparges, près de Verdun. Dit ainsi, ça peut paraître fastidieux et effectivement au départ on se demande où tout cela va nous mener, d'autant que l'on sait que cette guerre va durer quatre ans - ce qu'ignorait évidemment l'écrivain au moment où il témoigne. Les journées d'attente se succèdent, interrompues par des combats ultra-violents lorsque l'ordre de se battre parvient enfin, délivrant les hommes de leur engourdissement. Pourtant j'ai lu les quatre tomes sans m'arrêter, happée par la force du récit.

Au fur et à mesure des attaques et contre-attaques, des relèves et des étapes, imperceptiblement, on sent le changement d'état d'esprit. Le cycle répétitif, la guerre qui s'installe dans les tranchées, les morts et blessés par centaines: la confiance en la victoire et l'enthousiasme s'effacent pour laisser place à un abattement progressif. On ne peut plus parler de vie au milieu de cette boucherie, mais plutôt de survie focalisée sur le froid, la faim, le sommeil qui semblent anesthésier par moment l'horreur. Et dans cette apocalypse, Genevoix sait transcrire la solidarité humaine et la beauté de la nature quand la pluie leur offre un peu de répit. C'est un livre magnifique sur l'absurdité de la guerre et la fraternité, le contraste saisissant entre s'entretuer et s'entraider. L'écriture de Genevoix transcende cette aberration et sa capacité à s'émerveiller nous rappelle sans arrêt que ces jeunes hommes n'avaient pour la plupart même pas vingt ans. 

Extrait:

Ce soir, la fin du jour est infiniment limpide et belle sur le vallon. Le ciel pâlit au zénith, et mes yeux cherchent sans se lasser la caresse ineffable du couchant, errant de l'éméraude froide et transparente aux ors qui s'échauffent jusqu'à l'ardeur flambante de l'horizon, sans rien perdre de leur fluidité.