"Tout ce qui bouleverse la vie advient fortuitement. Le destin ressemble à ces seaux d'eau posés en équilibre sur la tranche des portes. On entre dans la pièce, on est trempé. Ainsi va l'existence. J'ai été initié à la vérité du "pofigisme" le soir où je m'y attendais le moins. Pofigisme n'a pas de traduction en français. Ce mot russe désigne une attitude face à l'absurdité du monde et à l'imprévisibilité des événements."

Troublant extrait recopié en janvier 2014 après avoir lu S’abandonner à vivre de Sylvain Tesson. Quelques mois plus tard, l’auteur dégringole d’un toit et frôle la mort. Préférant la marche aux séances classiques de rééducation, Sylvain Tesson entreprend de traverser la France à pied. De cette diagonale est né le livre Sur les chemins noirs

sur les chemins noirs

Le projet devient alors clair, le chemin de la reconstruction au propre comme au figuré : c’est un voyage d’introspection intérieur allié à une contemplation nostalgique d'un itinéraire. Le mélange des genres, entre souffrance physique, considérations politiques, sociales et environnementales engendrent au départ beaucoup de confusion. Et puis on se laisse prendre dans la progression du récit, comme si la narration et le corps de l’auteur retrouvaient ensemble de la puissance.

Je regrette le manque de profondeur de certaines analyses frôlant parfois le cliché du citadin nostalgique d’un fantasme : Sylvain Tesson ne se met jamais à la place de celui qui subit l’isolement forcé des coins reculés. Si ce récit est clairement moins bon que Dans les forêts de Sibérie ou que ses recueils de nouvelles – un genre dans lequel il excelle, j’ai pourtant trouvé dans le dernier tiers de Sur les chemins Noirs une densité et une leçon de vie: empêché de se fuir dans l'alcool et les voyages lointains, Sylvain Tesson nous donne ici une douloureuse leçon de réappropriation de soi.

J'en profite pour vous indiquer un autre livre offert par ma soeurette:  Sibérie ma chérie. Un carnet de voyage étonnant, combinant les photos de Thomas Goisque (qui fait d'ailleurs une apparition dans Les chemins noirs), les illustrations de Bertrand de Miollis et les écrits de Sylvain Tesson. Un bel objet dont la poésie touchera ceux que la Russie fascine.

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