De Kundera je n'ai lu que quelques livres: L'insoutenable légèreté de l'être bien sûr, La valse aux adieux, Risibles amours, La fête de l'insignifiance et très récemment Le rideau

J'ai beaucoup aimé ses romans de la "période tchèque" que j'ai lus il y a longtemps, je me souviens avoir surligné des dizaines de passages. La sonorité et la précision des mots, la simplicité de la forme: l'écriture de Kundera sonne juste et a une poésie particulière. Au détour d'un paragraphe une phrase nous atteint en plein cœur: "C'était une beauté toute particulière, la beauté d'une soudaine densité de la vie"...

Je m'apercois que je ne vous avais pas parlé de son dernier roman et qu'il m'est difficile d'écrire sur cet auteur. Son écriture me touche sans savoir vraiment pourquoi et je ne parviens pas à formuler ce quelque chose d'insaisissable. A chaque fois je referme le livre émerveillée et surprise de cet émerveillement.

En cherchant ma prochaine lecture, j’ai choisi un peu par hasard Le rideau, sûrement intriguée et pas vraiment convaincue par le titre. Inconsciemment j’avais associé ce mot à l’expression « baisser » ou « tirer » le rideau, alors qu’il s’agit en fait du sens inverse (mais avec la référence au théâtre, ouf l’honneur est sauf).

Le Rideau

Il faut avoir lu les premiers romans à la construction plus classiques pour apprécier celui-ci. On a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de fil conducteur et pourtant les chapitres s'assemblent comme par magie. Dans Le rideau, Kundera nous parle de sa définition du roman, met en regard les œuvres majeures et écrit en quelque sorte sa propre histoire de la littérature, subjective mais argumentée. J’ai particulièrement adhéré aux propos sur le sens même du mot histoire : un roman n’efface pas le roman précédent et nul autre que cet auteur-là aurait pu écrire ce roman (contrairement aux innovations technologiques par exemple).

Il nous parle aussi de l’impact de la langue dans laquelle l’œuvre est écrite pour passer à la postérité (avec une illustration parlante : Kafka aurait-il eu cette exposition s’il avait écrit en tchèque plutôt qu’en allemand ?) et de l’indissociabilité de l’œuvre et de son auteur. Pour lui seul l’écrivain peut décider ce qui doit être publié et parler d'oeuvre lorsqu'il s'agit d'ajouts postérieurs ou de publication de correspondances sans que ce soit la volonté de l'auteur est une aberration. Ce chapitre m’a marquée car non seulement il renvoie à la propre expérience de Kundera qui a du retraduire ses livres en français lorsqu’il s’est aperçu des libertés qu’avait pris son traducteur d’alors, mais surtout je me suis demandée combien d’œuvres majeures resteraient à jamais méconnues faute de traducteur!

Extrait 1 (p.29)

Appliquée à l'art, la notion d'histoire n'a rien à voir avec le progrès; elle n'implique pas un perfectionnement, une amélioration, une montée; elle ressemble à un voyage entrepris pour explorer des terres inconnues et les inscrire sur une carte. L'ambition du romancier est non pas de faire mieux que ses prédécesseurs, mais de voir ce qu'ils n'ont pas vu, de dire ce qu'ils n'ont pas dit. La poétique de Flaubert ne déconsidère pas celle de Balzac de même que la découverte du pôle Nord ne rend pas caduque celle de l'Amérique.

L'histoire de la technique dépend peu de l'homme et de sa liberté; obéissant à sa propre logique, elle ne peut pas être différente de ce qu'elle a été ni de ce qu'elle sera; en ce sens-là, elle est inhumaine; si Edison n'avait pas inventé l'ampoule, un autre l'aurait inventée. Mais si Laurence Sterne n'avait pas eu l'idée folle d'écrire un roman sans aucune "story", personne ne l'aurait fait à sa place et l'histoire du roman ne serait pas celle que nous connaissons.

Extrait 2 (p.66)

Kafka, Musil, Broch, Gombrowicz... Formait-ils un groupe, une école, un mouvement? Non; c'étaient des solitaires. Plusieurs fois, je les ai appelés "la pléiade des grands romanciers de l'Europe centrale" et, en effet, tels les astres d'une pléiade, ils étaient chacun entourés de vide, chacun loin des autres. Il me paraissait d'autant plus remarquable que leur oeuvre exprime une orientation esthétique semblable: ils étaient tous poètes du roman, c'est à dire: passionnés par la forme et par sa nouveauté; soucieux de l'intensité de chaque mot, de chaque phrase; séduits par l'imagination qui tente de dépasser les frontières du "réalisme"; mais en même temps imperméables à toute séduction lyrique: hostiles à la transformation du roman en confession personnelle; allergiques à toute ornementalisation de la prose; entièrement concentrés sur le monde réel. Ils ont tous conçu le roman comme une grande poésie anti-lyrique.