Encore une lecture issue de la liste d'Alessandro Barricco dans Une certaine vision du monde. J'avais particulièrement aimé le chapitre qu'il y consacrait, ne serait-ce que par la conclusion, et c'est d'ailleurs l'extrait que j'avais choisi pour illustrer mon article.

le medecin personnel du roi

Je vais être un peu plus nuancée sur l'appréciation de ce livre, j'ai mis du temps avant d'entrer dans l'histoire, d'abord à cause des répétitions qui impriment un rythme assez lent et paradoxalement ces redites ne servent pas la compréhension. Ensuite j'ai éprouvé beaucoup de difficulté à trouver mes repères dans l'Histoire danoise qui ne m'est pas familière, un sentiment accentué par la nature du premier chapitre: en forme d'une conclusion, comme s'il avait été écrit à la fin. C'est d'ailleurs vraiment dommage car il enlève tout effet de suspense quant à la chute. Enfin faute de mise en regard dans une période plus large pour comprendre l'impact de ces quelques mois et d'un manque de profondeur sur les relations entre les protagonistes (au final on ne sait pas si la reine était vraiment amoureuse ni ce qui les liait vraiment) il me reste en refermant ce livre un goût d'inachevé.

Je suis un peu sévère par rapport à l'expérience de lecture car j'avais une très forte attente. Il reste que passées les cinquante premières pages, le récit historique est très intéressant. Il s'agit quand même de la première mise en oeuvre des idées des Lumières, où l'on apprend que le Danemark, ce petit pays méconnu, a servi d'espoir et de laboratoire d'essai pour Voltaire, rien que ça! Mais Struensee, ce médecin devenu homme politique, emporté par ses convictions personnelles, n'a pas su écouter le rythme du peuple qui n'était pas prêt à de telles réformes, ni su s'entourer de soutien assez solide, dans cette cour danoise à moitié folle, à l'image de son roi schizophrène. On assiste impuissant à son auto-enfermement, alors qu'il essaie en parallèle de transformer la société danoise. Le tour de force de Per Olov Enquist réside dans sa faculté à nous raconter un moment d'histoire lointain et très court mais avec des enseignements politiques et personnels très actuels.

Extrait 1:

Et que suis-je alors?

Il s'était remis à brosser le cheval, lentement; il s'arrêta.

-Vivante.

- Que voulez-vous dire?

- Un être vivant.

- Ainsi donc, vous l'avez vu?

- Oui je l'ai vu.

- Tant mieux, dit-elle tout bas. Tant... mieux. Il n'y a pas beaucoup d'êtres vivants à Copenhague.

Il la regarda.

-Votre Majesté ne peut pas le savoir. Il existe un monde extérieur à la Cour aussi.

Elle pensa: c'est vrai, et il ose le dire. Il a peut-être vu autre chose que le vaisseau de guerre cuirassé, ou que le corps. Il voit autre chose et il est courageux. Mais le dit-il parce qu'il me considère comme une petite fille, ou parce que c'est vrai?

- Je comprends, dit-elle. Vous vous dites qu'elle n'a pas vu grand-chose du monde. N'est-ce pas? C'est ce que vous pensez? Dix-sept ans, n'a jamais vécu en dehors de la Cour? N'a rien vu?

- Il ne s'agit pas d'années, dit-il alors. Certains vivent cent ans et n'ont cependant rien vu.

Elle le regarda droit dans les yeux et, pour la première fois, sentit qu'elle n'avait pas peur, et n'était pas non plus furieuse, mais seulement calme et dans l'expectative.

- Qu'importe que vous vous soyez mis en colère, dit-elle. C'était très bien de voir quelqu'un qui... brûle. Qui soit vivant. Je ne l'avais jamais vu auparavant. C'était très bien. Maintenant, vous pouvez monter votre cheval, docteur Struensee.

 

Extrait 2:

Que ce château était devenu immobile! Comme si l'immobilité du château, du lac et des parcs était devenue une partie de l'immobilité de Struensee.

Il restait souvent assis à côté du lit de la petite fille quand elle dormait, et contemplait son beau visage. Si innocent, si beau. Combien de temps cela allait-il durer?

- Qu'est ce que tu as? lui demanda un soir Caroline Mathilde avec impatience. Tu es devenu si immobile.

- Je ne sais pas.

- Tu ne sais pas?!!

Il ne savait pas l'expliquer. Il avait rêvé de tout cela, de pouvoir tout changer, de disposer de tout le pouvoir; mais maintenant, l'existence s'était calmée. Mourir ressemblait peut-être à ça. Abandonner, seulement, et fermer les yeux.

- Qu'est ce que tu as, répéta-t-elle.

- Je ne sais pas. Parfois, je rêve seulement de pouvoir dormir. M'endormir. Mourir.

- Tu rêves de mourir? dit-elle avec dans la voix une fermeté qu'il ne reconnaissait pas. Moi, non. Je suis encore jeune.

- Oui, excuse-moi.

- Et il se trouve, continua-t-elle avec une sorte de rage contenue, que je viens juste de commencer à vivre!!!

Il ne sut que répondre.

- Je n'arrive pas à te comprendre, dit-elle alors.