Invité sur France Inter pour la sortie de son dernier livre, Sylvain Tesson a recommandé la lecture d'A la Verticale de soi et j'ai été immédiatement séduite par la poésie du titre.  

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La première surprise c'est qu'il y a une très jolie préface de Sylvain Tesson justement. Il a un sens de l'auto-dérision et une clairvoyance sur lui-même, une conception du voyage et une attirance inexpliquée pour la Russie qui me touchent et cette fois-ci encore il sait choisir les mots pour donner envie de lire l'autobiographie de Stéphanie Bodet:

" C'est l'histoire d'une fille qui a trouvé sur les parois du monde une occasion de porter la vie à un haut degré d'accomplissement. Là-haut, sur les sommets, la vie a pris pour elle une tournure que nous sommes beaucoup à tenter de lui donner: authentique et joyeuse. (...) Ce que vous tenez là entre vos mains, est une éducation sentimentale en milieu vertical."

Le style d'écriture est parfois un peu scolaire mais elle émaille son texte de citations particulièrement bien choisies - sa culture littéraire est indéniable - et son texte est traversé de fulgurances, notamment quand elle parle de deuil. Mais ce qui m'a plu dans cette lecture ce n'est pas tant le récit en lui-même que la "philosophie existentielle" qui s'en dégage.

De santé fragile, rien ne prédestinait Stéphanie à devenir une alpiniste d'exception. La compétition n'est d'ailleurs qu'un épisode de sa vie, l'asthmatique qu'elle est trouve dans la montagne un lieu d'évasion où elle respire. A la recherche de la simplicité et d'espaces bien plus que d'exploits, suspendue entre terre et ciel elle se confronte à l'immensité, accepte ses échecs sportifs, ses failles personnelles et ses contradictions comme des éléments essentiels à son cheminement. La douleur lui a appris à vivre dans l'instant et à revenir à ses sensations et à ses émotions : une belle leçon de liberté et de voyage intérieur.

Quelques extraits:

"Depuis, chaque année, le 23 juillet, je prends mon carnet et j'écris. Comme un rendez-vous. Une ligne ou un poème, qu'importe, j'écris pour retenir les souvenirs, empêcher les visages aimés de sombrer. Dans les moments douloureux, la poésie est une évidence qui nous tire de la folie. On est si loin de ce que l'on voudrait dire et pourtant, écrire nous en rapproche... (...) "Rien qu'à la voir passer, on lui disait: merci!" écrit Hugo. C'est triste qu'il faille vivre une tragédie pour entrevoir l'essentiel de nos vies mais c'est ainsi. La perte et la douleur nous tirent de l'aveuglement, nous soumettent au réel. En même temps que l'être aimé, c'est l'illusion de notre chère sécurité qui disparaît..."

"Au départ, il y a cette sensation, ce besoin irrépressible d'agir qui naît du sentiment d'étouffer. D'avoir accumulé en soi trop de rêves, trop de projets, et que si l'on ne fait pas quelque chose, si l'on ne donne pas forme à tout ce qui vit, à tout ce qui frémit à l'intérieur, on risque d'éclater. Comme la grenouille de la fable. Pas d'orgueil, oh non, mais de trop d'inaccompli, de trop d'inachevé. Car il est bon de rompre la digue pour vivre follement. Il y a une saine folie qui consiste à suivre son coeur et une autre, plus sournoise, qui s'installe lorsque nous nous sentons empêchés. Mais qui nous empêche au fond? Il est facile de s'en prendre aux autres, à la vie, à la fatalité alors que le plus souvent, l'interdit et la paresse gisent en nous. Une fois en route, tout n'a de cesse de rouler, avec plus ou moins d'harmonie certes, plus ou moins de facilité mais la question de savoir pourquoi, où et comment finit par se polir et disparaître en agissant. La fébrilité s'évanouit et l'équilibre se façonne jour après jour. C'est une question de salubrité mentale que de rompre avec le quotidien pour se laisser porter par ses profondes convictions. Il est bon d'apprendre à se connaître et cela prend toute une vie. A mon sens, le plus malheureux serait de se défendre de rêver, se figer dans des attitudes passées, penser "ça n'est pas pour moi" et s'interdire d'essayer."

Comme le hasard fait souvent bien les choses, la lecture et la vie réelle se percutant parfois, il se trouve que je vais tester pour la première fois l'escalade en salle ce week-end! :-)