Il y a quelques mois je suis tombée vraiment par hasard dans une librairie sur la revue Baïka. Destinée au 8-12 ans, ce magazine trimestriel dédié au voyage avait tout pour me plaire, à commencer par son nom à connotation russe. L'univers graphique proposé ainsi que la ligne éditoriale ont fait le reste: Emma n'a pas encore trop accroché mais pour moi c'était gagné dès les premières pages.

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Dans le premier numéro, il y avait un reportage sur l'Albanie qui m'a donné envie d'y partir cet été en vacances. Par curiosité j'ai recherché les figures intellectuelles albanaises. Je suis tombée immédiatement sur Ismail Kadaré dont le nom me disait quelque chose, et pour cause: son dernier roman figurait dans la sélection du monde de l'été 2015, une sélection d'une qualité vraiment exceptionnelle puisqu'elle m'a permis de découvrir Le puits, Eden Utopie, Le voyage d'Octavio, Un homme amoureux, La grande santé, La main de l'auteur, l'esprit de l'imprimeur, Pourquoi la musique? .... Pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas (liées à la disponibilité en téléchargement, hum hum) je n'avais pas lu La Poupée. Mais le hasard qui m'a le plus marquée, c'est qu'en écoutant l'excellente émission de France Inter consacrée à une autre personnalité albanaise, le violoniste Tedi Papavrami, je découvre qu'il est l'actuel traducteur de Kadaré.

Voilà une bien longue introduction, mais j'aime quand les faisceaux de curiosité coïncident et font que la préparation du voyage devient elle même une évasion et une découverte. 

LaPoupée

Dans La Poupée, Ismail Kadaré nous parle de sa mère, cette femme que l'on a du mal à cerner: naïve et sensible, elle est aussi capable de fulgurances. Emprisonnée dans un carcan culturel, elle nous donne l'impression de s'en évader par cette sorte d'absence permanente qui pourrait la faire passer pour simple d'esprit.

D'anecdotes en symboliques de la maison familiale, Ismail Kadaré nous offre en réalité bien plus que la biographie de sa mère: le chemin sur lequel il s'est construit en tant qu'intellectuel et écrivain, en le replaçant dans son contexte culturel, social et politique et avec cette dose d'auto-dérision qui donne de la légèreté à ce court et dense récit.

J'ai ensuite enchaîné avec le premier tome des oeuvres de cet auteur. Après une préface très bien écrite par Eric Faye (auteur d'un essai sur Kadaré), Le livre s'ouvre sur quatre courts récits mythologiques avec notamment un Prométhée moderne que j'ai trouvé exceptionnel de finesse et d'analyse politique - cette nouvelle est d'ailleurs dédiée " à tous les vrais révolutionnaires".

LaPyramide

J'ai ensuite lu La Pyramide, un récit passionnant sur la construction de la pyramide de Chéops. Instrument politique d'asservissement du peuple, personnification du pouvoir suprême, au fil du récit elle devient elle-même un monstre qui semble engloutir les hommes, jusqu'à son instigateur. De fait c'est bien là sa finalité puisqu'elle est destinée à être le tombeau du Pharaon. J'ai trouvé des résonances avec le fabuleux Effondrement, et notamment les chapitres sur l'île de Pâques ou encore celui sur les vikings qui périrent au Groenland d'avoir érigés des cathédrales plutôt que d'oeuvrer pour leur survie.

Partir en Egypte pour mieux raconter l'Albanie: le pari était risqué et pourtant la dénonciation des totalitarismes est réussie, d'autant plus évidente quand on sait que le monument érigé à la gloire du dictateur albanais Enver Hoxha est la Pyramide de Tirana!

Hemiounou continuait de l’entretenir. Il lui expliquait pourquoi il avait préféré une pente de cinquante-deux degrés à celle de quarante-cinq. Il invoquait le premier bâtisseur de pyramides, le légendaire Imhotep, fournissait quelque indication sur l’orientation, définie selon la position des astres, mais Chéops avait la tête ailleurs. Il se reprit quelque peu quand l’autre eut approché de la maquette un morceau de planche pour lui expliquer comment seraient montés les blocs de pierre. C’est précisément ce que je voulais demander, dit Chéops. A de pareilles hauteurs… Aucune inquiétude, Majesté, répondit l’architecte. Voyez cet échafaudage en bois : on en construira quatre, un pour chaque face. Les pierres, les blocs de granit destinés à obstruer les accès, tout sera hissé sur ce plan incliné à l’aide de cordes.

Il adossa la plaque de bois à la maquette. Elle s’appuiera sur la pyramide, voilà, comme ça. Sur les premiers gradins, la pente de cette rampe sera très faible. Puis au fur et à mesure qu’augmentera la hauteur, elle sera plus raide, ce qui rendra la montée plus difficile. Pour limiter la pente, autrement dit pour la maintenir au-dessous de douze degrés, on allongera progressivement le plan incliné. Voilà, de cette façon…

L’architecte ôta la première rampe pour lui en substituer une autre, plus longue. Voyez, Majesté, celle-ci atteint le milieu de la pyramide, et l’inclinaison demeure à peu près égale. Chéops hocha la tête pour signifier qu’il avait compris. Et l’on continuera ainsi jusqu’au sommet, poursuivit l’architecte en approchant une troisième pièce beaucoup plus longue encore. Maintenant la Pyramide a l’air d’une comète, fit Chéops et, pour la première fois, il sourit.

Je lis Ismail Kadaré un peu à rebours en ayant commencé par son livre le plus récent, puis par ce roman publié juste après la fin du régime communiste mais nul doute que je vais continuer à explorer l'oeuvre de cet écrivain et j'aurais le plaisir de découvrir sa ville et sa maison d'enfance, celle décrite dans La Poupée, dans quelques semaines.