C'est avec la Russie et Olivier Rolin que je vous propose de fêter le septième anniversaire et le 200ème message de ce blog. 

Baikal-Amour

La première fois que je suis allée en Russie, c'était en 2012 et j'ai depuis intensifié mes lectures autour de ce pays. J'ai d'ailleurs créé un tag "Russie" pour faciliter la recherche de ceux que ça intéresse.

Olivier Rolin, rappelez-vous, c'est ce fabuleux auteur découvert vraiment par hasard. Il y avait dans la dernière partie de son roman une réflexion qui m'avait intimement touchée et poussée à reprendre le chemin de la Russie, au sens propre cette fois. C'était l'an dernier en Carélie russe, en partie sur les traces du Météorologue. J'avais écrit quotidiennement une sorte de journal de bord, je viens de le relire et s'il fait pâle figure évidemment à côté des mots d'Olivier Rolin dans Baïkal-Amour, j'y ai retrouvé cette même interrogation sur la fascination pour la Russie. Comment se fait-il que ce pays aussi imparfait soit-il - ou justement parce qu'il est si imparfait? - exerce un tel pouvoir d'attraction sur moi? Comme lui j'ai été hypnotisée par le temps long des voyages en train, je suis toujours étonnée de trouver du charme à l'improbabilité russe, la marque du passé jusque dans la personnalité des Russes... Un émerveillement inexplicable. J'ai en moi, je crois, une attirance pour ce qui n'est pas lisse, pour les âmes et les lieux qui ne s'offrent pas à nous facilement, pour lesquels, tel un palimpseste à décrypter, il ne faut pas s'arrêter aux apparences. Avec la Russie, on est servi.

Sans faux-semblants ni dérives lyriques, Olivier Rolin nous emmène à bord de "l'autre" transsibérien, sur la ligne ferroviaire Magistrale Baïkal-Amour dont la construction spectaculaire par les défis géographiques qu'elle a du surmonter, s'inscrit tragiquement dans l'Histoire russe.  C'est aussi la recherche d'un souffle intérieur, une respiration différente, face à l'immensité (géographique et temporelle) de la Russie. 

L'écriture d'Olivier Rolin est pleine d'autodérision, de curiosité et d'intelligence (vous aussi, page 21, vous irez chercher de toute urgence où se situe le fameux delta...).

Extrait 1: de la Russie...

Un escogriffe en gilet orange, debout sur une table, faisait des trous dans un mur. Probablement mal placés, ou alors trop grands: c'est une des bizarreries de la Russie, à peu près inchangée depuis les temps de l'Union soviétique (et l'un de ses charmes, si l'on est de bonne humeur), que les simples choses n'y sont jamais - enfin, jamais, n'exagérons pas: rarement - comme elles devraient, comme on attendrait qu'elles soient. Elles se rebellent sourdement. A Severobaïkalsk, par exemple, un escalier de ciment permettait d'accéder, de chaque côté, à une très longue passerelle enjambant les voies de la gare qui séparaient notre hôtel, non loin des bords du lac, du centre-ville. Or, aucune de ces marches, je dis bien aucune, n'avait la même dimension, ni en largeur ni en hauteur; chacune était, en quelque sorte, une création originale, ce qui devait rendre les escaliers assez casse-gueule pour l'ivrogne nocturne (situation dans laquelle, je tiens à le préciser, je ne me suis jamais trouvé; mais des ivrognes nocturnes, ça existe, en Russie comme ailleurs - et même un peu plus qu'ailleurs).

Extrait 2 des trains russes...

Dans un coin de la salle d'attente de la gare, un assez minable petit buffet offre au voyageur frigorifié du thé brûlant et des pirojki graisseux. Les tables et les chaises de plastique publicitaires font contraste avec le lustre monumental et les chapiteaux corinthiens, vestiges des fastes révolus de l'Union soviétique. Le Transsibérien Vladivostok-Moscou fait une entrée majestueuse, ses wagons coiffés d'une crinière blanche. Mon train à moi, le rapide 82 Moscou -Oulan-Oude, sera là à 2h42, à 6h42 en fait, mais étant donné l'immensité du réseau ferroviaire russe et le nombre de fuseaux qu'il traverse, les horaires sont toujours exprimés en heure de Moscou. C'est l'occasion, pour ceux qui sont portés à l'anxiété (c'est mon cas), de montées soudaines d'adrénaline: on est arrivé en gare avec une confortable avance, mais si on s'était trompé dans le calcul du décalage horaire?

Enfin là, on ne s'est pas trompé. Le rapide 82 entre en gare à l'heure prévue, totchno. J'aime les trains russes, leur longs wagons cannelés, gris et rouge, l'espèce de petite coupée qui permet de s'y hisser, le couloir desservant les compartiments, à l'ancienne (il y a beaucoup de choses qui rappellent les jours d'autrefois, c'est un des charmes discrets de ce pays), l'impeccable blancheur amidonnée de la literie des couchettes, le samovar qui ressemble à un vieux percolateur; j'aime même leur lenteur, pas plus de soixante kilomètres à l'heure en moyenne, qui permet de se laisser doucement engourdir par la monotonie du paysage.

Extrait 3: du voyage...

Tout de même, pourquoi voyage-t-on? (...) Mais pourquoi cette curiosité du monde? Ne devrait-on pas se contenter de ce qui est à portée de main, ou sous le regard? A cause je crois d'une inquiétude, mot que je prends dans son sens courant, mais aussi dans son acceptation étymologique: l'intranquillité. Le besoin d'être loin est inégalement réparti, il y a des gens - et même des écrivains, nombreux - qui se trouvent bien à leur domicile: chez eux, dans leur domus, leur maison (mot latin qui a d'ailleurs donné le mot russe dom, qui signifie la même chose - il n'y a pas tellement de mots d'origine latine en russe). Quand je dis qu'ils s'y trouvent bien, je ne veux pas dire qu'ils s'en satisfont forcément (il y en a), ils peuvent être des esprits tourmentés ou critiques, mais le lieu de leur insatisfaction c'est chez eux. Mais il en est d'autres, dont je me sens, que l'inquiétude incite continuellement à fuir, à mettre de la distance. Avec quoi? Avec leur pays, leur langue, leurs habitudes. Voyager, c'est se déshabituer. C'est aussi aller à la recherche d'une partie perdue de nous-même, tellement perdue qu'on ne saurait dire en quoi elle consiste, ni même si elle a jamais existé.

De ce besoin d'éloignement, la Russie, pour moi, est un cas particulier. (...) il y a l'espace, la façon dont cette entité immatérielle marque pourtant le paysage russe, y compris le paysage urbain - ces avenues démesurément larges, par exemple, tracées à une époque où il n'y avait pratiquement pas de voitures dans ce pays. L'immensité russe, qui nulle part ailleurs ne se sent mieux qu'en Sibérie, est pour moi un puissant aimant.   

A lire également, l'entretien d'Olivier Rolin avec Nathalie Crom: Ecrire, écrire, pourquoi?