Régulièrement, j'ai besoin de me replonger en Russie...

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La nouvelle de Tolstoï Maître et Serviteur était sur ma liseuse et à la faveur d'un trajet en avion, j'ai enfin lu ce classique. Dans l'hiver russe, un riche marchand roublard préfère braver la tempête plutôt que de laisser une bonne affaire lui passer sous le nez, au péril de sa vie et de celle de son domestique Nikita. Inévitablement, le drame advient. Restituant parfaitement l'atmosphère du piège qui se referme, Tolstoï donne corps à l'inéluctable mais également à la rédemption et à l'idée que l'on est toujours seul (et surtout face à la mort). J'aime l'écriture de Tolstoï, l'ambiance russe avec le "pofigisme" de Nikita et son analyse sociale qui se rapproche ici de l'univers de Zola - même si la comparaison s'arrête là, tant leur divergence est grande sur la question religieuse.

Cette atmosphère russe, on la retrouve bien sûr dans Katia (également connu sous le titre "le bonheur conjugal") que j'ai lu dans la foulée. Ici Tolstoï s'attache au sentiment amoureux, avec une écriture très poétique, sensible et délicate qui sied très bien au sujet. Encore une fois j'y ai retrouvé un naturalisme très zolien, ce qui m'a surprise car bien que contemporains, je n'avais jamais lu d'analyse d'analogie entre ces deux écrivains. 

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Attention, pas mal de misogynie dans ces pages: à la frivolité et l'impulsivité de la narratrice, Tolstoï y oppose un homme réfléchi et posé. Pourtant, en refermant ce roman, je me suis sentie très proche de Katia à laquelle je me suis véritablement attachée. La femme que je suis réalise la chance que j'ai de vivre à une période où le mariage ne fige plus les situations amoureuses. Katia donc, c'est cette jeune femme éprise d'idéal, spontanée et curieuse qui croit en un amour-passion durable, partagé et dont on est, chacun, l'artisan. A l'inverse celui qui va devenir son mari semble se protéger de tout excès, refuse de souffrir de jalousie et finalement par sa passivité ne donne pas la chance à l'amour-passion d'exister. Quelle tristesse que cet amour raisonnable comme idéal du bonheur conjugal!

Ce qu’il m’aurait fallu, c’eût été la lutte : c'eût été que le sentiment nous servit de guide dans la vie, et non point que ce fût la vie qui guidât notre sentiment. J’aurais souhaité m’approcher avec lui de l’abîme et de lui dire : Encore un pas et je m’y précipite, encore un mouvement et je péris ; et lui alors, pâlissant sur le bord de cet abîme, il m’eut saisie de sa main puissante et m’eût tenue en suspens au-dessus du gouffre, si bien que mon cœur s’en fût senti glacé, et il m’eût ensuite emportée là où il l’aurait voulu.

(…)

Dès que je ne l’entendis plus, je m’assis sur le divan et j’eus envie de pleurer. Pourquoi, me disais-je, persiste-t-il à m’humilier avec son calme solennel, à avoir toujours raison vis-à-vis de moi ? Est-ce que je n’ai pas raison, moi aussi, quand je m’ennuie, quand partout je sens le vide, quand je veux vivre, me mouvoir, ne pas rester toujours au même endroit et ne pas sentir le temps marcher sur moi ? Je veux aller en avant, chaque jour, chaque heure ; je veux du nouveau, tandis que lui, il veut demeurer en place et m’y garder avec lui ! Et cependant comme il lui serait facile de me contenter ! Pour cela il n’y a pas besoin qu’il me mène à la ville ; il faudrait seulement qu’il fût comme moi, qu’il ne cherchât point à se briser, à se contraindre de ses propres mains, et qu’il vécût tout simplement. Cela il me le conseille lui-même, et c’est lui qui n’est pas simple, voilà tout.