En cette periode de rentrée littéraire, impossible de passer à côté de la déferlante François-Henri Désérable depuis la sortie d'Un certain M. Piekielny, d'autant plus qu'il fait partie de la séléction Goncourt. Comme j'avais été séduite par son Evariste dont je vous ai reparlé récemment, j'ai immédiatement eu envie de lire son nouveau roman avant que les critiques n'en dévoilent trop.

Un certain M

Le hasard de la vie pousse François-Henri Désérable à enquêter sur un personnage cité par Romain Gary dans La promesse de l'aube, "un certain M. Piekielny". 

De quoi ça parle en réalité? De Vilnius et de l'extermination de sa communauté juive, de Romain Gary et de lui-même, François-Henri Désérable. Mais surtout de littérature et sous des aspects très divers: de l'impact d'un livre sur le cours de notre vie à la réflexion philosophique sur la fiction et le réel, en passant par la littérature comme "art de la mémoire" cher à Modiano ("c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés") qui obtient le prix Nobel pendant l'écriture de ce roman. 

Pour autant l'auteur nous raconte aussi une histoire: la narration crée une délicieuse attirance pour cette investigation réservant bien des surprises jusque dans la forme du livre (j'ai adoré le chapitre 119). Bref, c'est une pépite, un petit bijou de culture et d'humour qui nous donne le sourire et envie de relire Romain Gary et de découvrir Gogol (encore un soupçon de Russie!). Un vrai moment de bonheur: alliage d'élégance, de subtilité et de finesse, le style de François-Henri Désérable fait souffler un vent nouveau sur la littérature française. 

Les archives lituaniennes se trouvent en périphérie. Je ne les vis pas lors de mon voyage inaugural à Vilnius. Quand je quittai la cour de l’immeuble, au chapitre 9, je me dirigeai vers la vieille ville, passai devant la statue en bronze du petit garçon avec une rose à ses pieds, puis je continuai à marcher au hasard des rues, avec cette mélancolie diffuse qui parfois m’étreint et me fait envisager le monde à travers un filtre sépia.

C’est une affection chronique et méconnue dont je suis peut-être l’unique sujet et qui consiste, pour celui qui en est atteint, à se représenter l’environnement dans lequel il évolue non pas tel qu’il est, mais tel qu’il a été à une période donnée de l’Histoire.

Quand je suis à Paris, mon filtre est révolutionnaire. Ainsi m’est-il arrivé, après avoir descendu en scooter la rue de Rivoli, me faufilant périlleusement et au mépris du code de la route entre divers véhicules motorisés conduits par des chauffeurs diversement polis, de débarquer place de la Concorde et d’apercevoir en son centre, non pas les hiéroglyphes et le pyramidion doré de l’obélisque, mais la Liberté coiffée du bonnet phrygien avec en vis-à-vis sa petite sœur la guillotine, hautaine et majestueuse, avec sa lunette, sa bascule et bien sûr son biseau écarlate, étincelant, maculé du sang de quelques malheureux qu’elle venait de décoiffer sous les vivats de la foule. Qui ne s’est jamais trouvé juché sur un Vespa rutilant devant le bourreau brandissant par les cheveux une tête plus rouge encore, sanguinolente, tout juste séparée de son tronc, celui-là ne connaît pas les frissons que procure un filtre sépia.