Petite, j'écrivais constamment: un journal intime que j'ai tenu assidûment pendant des années (il ne m'en reste qu'un cahier bleu daté de 1991 je crois), des livres dont je n'ai plus aucun souvenir mais que je mentionne dans ces pages, des rédactions scolaires... Ma fille me ressemble: elle a déjà son carnet secret, il y a désormais deux épisodes supplémentaires de Vinaigrette et des tas de petites histoires reliées que je conserve précieusement.

Dès le lycée l'écriture a eu une place très importante dans mes relations amoureuses et j'ai gardé toutes ces lettres, vestiges d'un autre temps; il m'est arrivé de les relire en essayant de deviner ce que j'y avais répondu. Car contrairement aux mails qui historisent toute la conversation, il me manque les mots de mes 16 ou 17 ans. Cela revêt un caractère presque sacré quand il s'agit des courriers de Brian, échangés en secret à la récré. Je lui ai écrit des dizaines de pages après sa disparition et puis ... à qui et où les adresser? Je les ai systématiquement détruites. Et j'ai gardé cette habitude, je supprime tout ce que je rédige, sauf quelques lettres - des vraies, manuscrites - destinées à Emma, pour plus tard, et les billets publiés ici (quoique, j'évite de revenir dessus pour ne pas céder à la tentation d'effacer). Et puis bien sûr, ce que j'ai envoyé et qui ne m'appartient plus.

Révéler l'existence de ce blog est de ce fait pas si évident que cela, encore moins dans l'environnement professionnel. Pourtant c'est en le découvrant que mon collègue Stéphane m'a parlé de Jours Barbares, qu'il n'avait pas encore lu. De nouveau, en m'envoyant ses suggestions de lectures*, je retrouve ce roman du journaliste William Finnegan en tête de liste. Pas mal de goûts en commun, du surf, un prix Pulitzer et un titre accrocheur: un petit tour sur lemonde.fr et me voilà convaincue.

Les jours barbares

650 pages qui ne parlent que de surf. Et c'est tout simplement passionnant. J'ai mis du temps à le lire car il a fallu me familiariser avec le vocabulaire spécialisé et puis une fois les breaks, take-off et autres lineups apprivoisés, j'étais lancée. William Finnegan, grand reporter de guerre, déroule son autobiographie à travers le prisme de sa passion mais c'est bien plus qu'un essai sur le surf. Les différents niveaux de lecture s'entremêlent et se nourrissent: exutoire à la violence du monde, quête de soi à travers l'intensité, le risque et le retour aux éléments - il y a du Into the Wild dans sa pratique de ce sport- et également un avertissement sur les impacts écologiques (proche des analyses d'Effondrement). J'ai beaucoup appris à la fois sur moi-même et sur la géographie environnementale avec, dans le dernier tiers, 150 pages lumineuses sur Madère.

Une lecture pas facile d'accès mais qui vaut assurément l'effort.

Extrait 1

"En 1967, la chanson qui passait le plus souvent à la radio d'Honolulu était Brown-Eyed Girl par Van Morrison, l'auteur et chanteur des Them. Ce n'était pas un très gros tube, mais il y avait dans ses paroles une touche de poésie gaélique que j'adorais à l'époque, et, dans l'air lui-même, un rythme précipité quasi irlandais. C'était une élégie à la jeunesse perdue qui, pendant des années, m'a fait penser à Glenn. Il y régnait quelque chose de sa beauté fugitive et rieuse. Je me l'imaginais en train de se rappeler Lisa. C'était elle la Brown-Eyed Girl, la filles aux yeux bruns. Je ne savais pas vraiment ce qui s'était passé entre eux, mais je les idolâtrais tous les deux, et j'aimais à croire qu'ils avaient été heureux ensemble un moment "standing in the sunlight laughing / hiding behind a rainbow's wall" - "debout sous le soleil à rire / cachés derrière le mur d'un arc-en-ciel". Ça me ressemble bien, de prêter ces mots à d'autres, de romancer leurs relations. Tout comme il est symptomatique que la perversité de la culture pop ait recyclé Brown-Eyed Girl des décennies plus tard en une musique aseptisée pour ascenseurs et supermarchés, au point que je ne puisse plus la supporter. George W. Bush l'avait dans son iPod quand il était président..."

Extrait 2

"Tous les surfeurs sont des océanographes. Et, partout où les vagues viennent se casser, tous se livrent à des recherches approfondies de l'océan. On n'a pas besoin de leur expliquer que, quand une vague se casse, c'est l'eau elle-même qui se scinde en particules plutôt que la forme vague qui continue d'avancer. Ils s'emploient à établir d'autres relations ésotériques, telles que ce lien entre la marée et l'homogénéité de la vague, entre la direction de la houle et la bathymétrie près du rivage. La science des surfeurs n'est pas une science pure, bien évidemment, mais elle est amplement appliquée. Son propos est de comprendre ce que font les vagues afin de pouvoir les prendre, et, surtout, ce que vraisemblablement elles feront ensuite. Pour un observateur qui attend dans le lineup et cherche à déchiffrer la structure d"une houle, l'énoncé du problème peut véritablement prendre une forme musicale. Ces vagues n'approchent-elles pas sur un tempo de 13/8, à raison de sept séries par heure, et la troisième de chaque série n'oscille-t-elle pas largement selon une sorte de crescendo dissonant? Ou bien: cette houle ne serait-elle pas un solo de jazz de Dieu lui-même, dont l'architecture dépasserait tout entendement?"

Extrait 3

"Lagrouw était mort sur la route. J'étais présent quand on avait prononcé son décès. Annelies, sa petite amie et ingénieur du son, n'arrivait pas à le quitter des yeux. Elle embrassait ses mains, sa poitrine, ses yeux, sa bouche, essuyait de son mouchoir la poussière qui souillait ses dents. Après avoir rédigé et envoyé mon article, je suis allé surfer. Il y avait au Salvador une grande vague appelée La Libertad que la guerre laissait déserte. Je suis resté là-bas une semaine. Surfer était un antidote à l'horreur, si dérisoire fût-il."

Et on écoute quoi? Brown-eyed girl évidemment!

*Les recommandations de Stéphane:

Les jours barbares de William Finnegan

Gaspard, Melchior et Balthazar et Le roi des Aulnes de Michel Tournier

Les fils de Wang Lung (et la suite) de Pearl Buck

Tom Wolfe: un homme, un vrai, Le bucher des vanités, Moi Charlotte Simmons

Le rapport Gabriel de Jean d'Ormesson

Disgrace de JM Coetze

Les échelles du levant d'Amin Maalouf

HHhH de Laurent Binet

Les Hauts de Hurlevent d'Emily Bronté (je sur-valide ce conseil)

Jane Eyre de Charlotte Bronté

L'île de Robert Merle 

L'équilibre du monde de Rohinton Mistry

L'attentat de Yasmina Kadra

L'évangile selon Jésus de José Saramago

Moment d'un couple de Nelly Allard

Ce qu'il advint du sauvage blanc de François Garde

Suite française d'Irène Némirovsky (également fortement recommandé par Soeurette)

L'humeur vagabonde d'Antoine Blondin

Tout Hugo

La pierre et le sabre d'Eiji Yoshikawa

Les rois maudits de Druon

Tout Mika Waltari