"Quand j'étais petit, je pensais qu'avant les gens vivaient en noir et blanc. A cause des photographies en noir et blanc, tu vois? Et je me disais qu'on avait de la chance de vivre en couleur maintenant" (<= j'adore).

Lisant Eric Vuillard au même moment, je me disais qu'effectivement la Première et la Seconde Guerre Mondiale s'imposent à nous en nuance de gris, mais qu'en revanche, avant la photo, c'est différent: pour la Révolution par exemple il me semble qu'on en retient la teinte rouge des bonnets phrygiens, des cocardes et du drapeau français et que La liberté guidant le peuple de Delacroix s'imprime dans notre imaginaire collectif.

eric vuillard

Mon Papa achète chaque année le Goncourt et L'ordre du jour a fait son petit tour de la famille avant d'atterrir chez moi. J'ai enchaîné avec La bataille d'Occident et 14 juillet: les trois livres sont assez courts (150 pages) mais denses et érudits.

On pensait que tout avait été dit sur les trois périodes-clés que couvrent ces ouvrages et pourtant Eric Vuillard choisit des détails méconnus et essentiels à la compréhension historique: c'est la réunion où les grands patrons allemands acceptent de financer le parti nazi; ce sont les stratégies psychologiques pour l'annexion de l'Autriche en toute discrétion (les détails sur le dîner anglais ou l'improbable panne mécanique de l'armée allemande sont irrésistibles d'ironie); ce sont les obnubilations personnelles des stratèges militaires qui déclenchent la Première Guerre Mondiale comme on joue une partie d'échec que plus personne ne finit par maîtriser; c'est la présence à Sarajevo auprès de François-Ferdinand de son épouse Sophie Chotek dont le rang empêche une protection suffisante. Avec 14 juillet, l'auteur va encore plus loin dans la précision: il fait parler les archives de la police, il nomme et fait revivre par de menues et anodines caractéristiques ceux qui ont constitué ce que les livres d'Histoire appellent aujourd'hui "le peuple" ou "le tiers-état". En les sortant de l'anonymat, il nous donne là encore une lecture différente de notre histoire nationale.

Alors oui, parfois, l'exigence littéraire (on pourrait qualifier ces récits d'essais plus que de romans) et le foisonnement de détails rendent la lecture un peu ardue mais l'angle de vue très humain atteint son objectif : révéler l'envers du décor.

Tout le talent d'Eric Vuillard tient à ce qu'en nous parlant d'un épisode historique bien précis il nous adresse aussi un avertissement sur la détermination des choix d'aujourd'hui. A ces deux dimensions, historique et universelle, s'y ajoute une troisième, personnelle, qui prolonge notre réflexion : quels silences ou quelles paroles, quelles mauvaises décisions ou éclairs de lucidité (l'intuition si difficile à écouter parfois...) dessinent notre destin?

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La bataille d'Occident

C'est qu'on avait prévu beaucoup de choses. Bismarck d'abord - dont le grand-père fut disciple de Jean-Jacques Rousseau et qui lui-même, à ce qu'on raconte, citait à tout bout de champ des vers de Byron ou de Skaespeare, lui qui écrivait à sa femme, de son écriture régulière et décidée: "Tu es l'ancre du bon côté de la rive" -, Bismarck donc avait entrepris un vaste travail d'alliances afin d'isoler la France. Il y avait eu l'entente des trois empereurs, la Duplice, la Triplice, puis le traité de réassurance; Mais Guillaume II mit Bismarck à la retraite et le remplaça par von Caprivi. On ne renouvela pas le traité de réassurance et la Russie et la France se rapprochèrent. Enfin, le flambeau fut repris par ce vieux salonnier de Hohenlohe qui, à ce qu'on dit, savait recevoir et ne confondait pas une fourchette à poisson, petite et trapue, avec une fourchette à salades ou une fourchette de table, connaissant fort bien dans quel ordre il pouvait les trouver autour de son assiette, et savait attendre que la soupe refroidisse dans sa cuillère sans souffler dessus comme le faisaient Laffitte ou Thiers, et même la fourchette à homard, la mystérieuse lobster fork, avec au bout son petit bec de métal, n'avait pour lui aucun secret, et il délogeait avec habileté le moindre petit morceau de chair, et il aurait même su parfaitement couper les pinces, si on ne l'avait pas fait pour lui, plier le corps et pousser délicatement la chair en dehors de la queue en un seul morceau, oui, tout cela, il savait parfaitement le faire, mais quant à la diplomatie, mon Dieu, c'était un peu moins bien.

Et c'est cependant de cette manière que tout le monde se mit, entre deux bouchées de crevettes et de langoustines, à négocier des alliances, des accords; et l'on arriva, à la veille de la guerre, à un système très contraignant d'alinéas et de conditions, de traités solennels et secrets, qui se superposaient les uns aux autres.

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Pour aller plus loin: en cliquant sur le tag "roman historique", vous retrouverez tous les livres de ce genre chroniqués sur yaourtlivres.

Je recommande particulièrement Les dieux ont soif d'Anatole France et Evariste de François-Henri Désérable pour la Révolution, Ceux de 14 de Maurice Genevoix pour la Première Guerre Mondiale et Suite française d'Irène Némirovsky sur la Seconde Guerre Mondiale. J'ai sélectionné ces livres pour leur qualité littéraire bien sûr et de par l'écho qu'ils font aux récits d'Eric Vuillard.