Ça faisait longtemps qu'on avait pas parlé de Russie ici, non?

La façon dont L'archipel d'une autre vie est arrivé entre mes mains relève d'un étonnant concours de circonstance. Lors d’un séjour dans le sud, en passant devant une librairie, le titre me saute aux yeux: il me rappelle celui du très controversé Zakhar Prilepine que je suis allée écouter au salon du livre pour la parution de L'Archipel des Solovki. Pour ceux qui me connaissent bien, je n'ai pas besoin de développer, la seule mention de ces îles perdues en pleine Mer Blanche avait alors suffi à me motiver pour affronter un salon pas très agréable par ailleurs (trop de monde, trop de bruit) (en vrai il y avait aussi la présence de Robin Walter, auteur de BD et mari de mon amie Anne-Sophie).

LArchipel-dune-autre-vie

Je me renseigne sur Andreï Makine, dont le nom m'était familier : naturalisé français et originaire de Sibérie, ça commençait bien.

Mais il y a surtout ce titre qui résonne en moi.

Maintenant : Prononce-le à voix haute, mais pas trop fort :

l’archipel - d’une - autre - vie.

...

Voilà tu as compris (si tu ne l’as pas fait, retourne à la ligne du dessus car tu vas rien comprendre à la suite).

...

Tu l’as murmuré puis dit plus distinctement et t’as toujours pas compris ?

Bon, alors c’est possible que je sois un peu tarée.

Moi, sa poésie me touche infiniment.

Je garde de mes voyages en Russie un profond sentiment de révélation, un endroit où par deux fois le cours de ma vie a changé. Sur les rives du lac Onega, sur ce ponton loin de tout, je respire enfin. Comme si je m’étais trouvée. Je ne m'explique pas cette justesse qui s'exprime en moi quand apparait la Russie, une justesse que je ressens dans les écrits de beaucoup d'écrivains russophiles

Bon allez on arrête le trip mystique! Et L'archipel d'une autre vie, alors? A travers la traque d’un ennemi du parti, Andreï Makine dénonce le régime stalinien tout en maintenant une tension narrative digne d’un thriller. Et puis, subtilement, une petite musique se fait entendre et prend de plus en plus de place : la métaphore filée de la quête de soi.

"Je n'aurais jamais cru que l'homme avait besoin de si peu."

Ce n'est ni plus ni moins que la mise en histoire de ce que j’ai trouvé en Carélie et de ce qui m'attire vers le lac Baïkal ou le delta de la Lena. C'est un roman magnifique parce qu'il fait appel à notre vérité intérieure, parce qu'il nous réconcilie avec nos choix, avec nos erreurs aussi (ce fameux sentiment de pantin éprouvé par le narrateur). Une injonction à la désobéissance à l’ordre établi et la recherche de simplicité et d’authenticité. Une autre vie possible, ailleurs, toujours, loin des contraintes sociales.

Une certaine idée de l'absolu et du rêve.

Après ma première année de prison, j'ai commencé à eprouver cette liberté-là. Oui, la liberté!  Ils pouvaient m'envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n'était qu'un jeu et je n'étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n'avais plus ces cartes en main. J'étais libre.

Ça, c’est pour l’ambiance ! 

Et ça aussi, parce que je l’écoute en boucle en ce moment.