J'ai passé un week-end à Londres en juin et j'y ai retrouvé mon amie d'enfance Céline. Je l'ai évoquée quelques fois ici, tout a commencé en CE1 où nous avons noué une amitié indéfectible. Que l'on se voit régulièrement comme à l'école primaire ou lorsque nous vivions à la même période en Angleterre, ou tous les deux ans lorsqu'elle était au Zimbabwé ou au Mexique, rien n'influe, rien de se perd sur la qualité de cette amitié. Il suffit d'un mail ou d'un appel pour que l'on soit là l'une pour l'autre. La vie nous rapproche parfois géographiquement et bien plus souvent encore nos évolutions personnelles prennent la même trajectoire. 

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Notre amitié s'est beaucoup construite sur la lecture: quand nous allions l'une chez l'autre, nous prenions souvent un livre et il nous arrivait fréquemment de passer des heures à lire côte à côte. Je crois que l'on trouvait aussi dans ce miroir de nous-même une sorte de normalité dans notre boulimie de lecture, ce qui fait que les remarques un peu moqueuses - provenant exclusivement de certains adultes - nous glissaient dessus comme les gouttes d'eau sur le plumage d'un canard*. En sixième nous avons fini toutes les deux en tête du concours de lecture départemental. Elle a continué très loin dans les études sur la langue française et elle enseigne désormais le français et la littérature dans les plus grandes universités anglaises. 

Elle suit mon blog depuis le départ, toujours avec la bienveillance qui la caractérise et m'a rappelé que j'avais toujours été "celle qui écrivait". Elle a d'ailleurs probablement été ma première lectrice puisque je partageais avec elle régulièrement mon journal intime - je crois d'ailleurs qu'il lui était dédié. J'en ai gardé un volume et je peux vous dire qu'elle avait du mérite de me lire. 

En nous promenant sur les quais de la Tamise, elle a évoqué un livre, Le Grand Marin de Catherine Poulain, qui l'avait bouleversée. Alors que je lui redemandais le nom de l'auteur le lendemain, elle l'a sorti de son sac. Même si je l'ai finalement lu sur ma liseuse j'aime l'usure de ce petit livre de poche...

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J'étais curieuse de découvrir ce récit pour ses qualités littéraires et intriguée par ce qui a suscité cette émotion chez Céline.

Je vais sûrement vous décevoir: je n'arrive pas mettre le doigt exactement sur ce qui fait qu'on ferme le livre en se disant: "quelle claque!".

Fuyant Manosque-Les-Couteaux - dont on sait peu de choses mais où l'on devine une grande blessure amoureuse - Lili rejoint l'Alaska avec une obsession: se faire une place sur un des bateaux de pêche.

Dépasser ses limites, n'écouter que son désir jusqu'à l'animalité primaire, risquer sa vie pour gagner la liberté, sa liberté. Tout est extrême dans ce roman jusqu'à la narration qui oscille sans cesse entre violence et poésie. Il faut avoir le coeur bien accroché mais le voyage en vaut la peine, tant ce qu'elle révèle d'elle-même a une portée universelle pour qui est engagé dans ce combat sans fin de se trouver soi-même.

Extrait:

- Sois patiente, Lili, il m'a dit, le regard tourné vers la fenêtre d'où tombait une lumière blanche et terne.

Dehors un ciel morne.

- Sois patiente. Tu veux tout et tout de suite. On a dit des bêtises au bar l'autre jour. Des fois ça me prend, je m'enerve contre ceux qui débarquent ici. Je préférais presque les vrais chercheurs d'or. Mais vous, vous cherchez un métal autrement plus puissant, autrement plus pur.

- C'est des bien grands mots tout ça.

- Mais au fond t'avais peut-être raison aussi, hier... Les vétérans, Cody, Ryan, Bruce... Jonathan et tous les autres... ils ne sont pas venus chercher la mort, enfin, pas forcément. Nature is best nurse. Ce qu'ils ont trouvé ici, en pêchant, le désir de vivre, brutal, le vrai combat avec la nature vraie... rien ni personne n'aurait pu le leur rendre. Nulle part ailleurs sans doute.

- On n'arrive pas tous du Vietnam.

- Non. On a eu les pionniers, puis des hors-la-loi qui cherchaient à se faire oublier. Aujourd'hui on a de tout: ceux qui fuient un drame ou une saloperie qu'ils ont faite. Pour finir, on se coltine tous les révoltés, tous les tordus de la planète qui veulent recommencer une nouvelle vie. Et les rêveurs aussi, comme toi.

- Moi ça m'a pris comme un désir obscur, aller voir au bout de l'horizon, derrière "the Last Frontier", je murmure. Mais des fois je pense que c'était un rêve. Que c'est un rêve. Que rien ne peut sauver rien, et que l'Alaska n'est qu'une chimère."

P.S: comme il est bon de mettre un peu de poésie dans sa vie, je vous invite à relire Le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud qui m'est souvent revenu en mémoire lors de cette lecture (tout en écoutant ça):

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, Poésies

* Expression parfaitement surannée entendue récemment au Masque et la Plume dans l'émission du 1er juillet sur les livres de l'été: j'ai ri quasiment de bout en bout (et quand on sait que je l'écoute en courant, je ne veux même pas imaginer la tête débile que je dois avoir, mais c'est une autre histoire!)