J'ai toujours trouvé l'histoire des flux migratoires passionnante, probablement parce que je suis directement concernée: j'adorerais avoir une réprésentation dynamique des allers et parfois retours de ma famille italienne sur le siècle passé. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai beaucoup interrogé mon Pépé du Collet sur ce que cela faisait de se déraciner ainsi, à une époque où les moyens de communication et de transport étaient beaucoup plus lents et où les pays européens n'étaient pas encore unifiés par le traité de Maastricht.

C'est d'ailleurs une des surprenantes richesses de la Bulgarie que j'ai visitée au mois de juillet: ce pays se lit à travers son palimpseste multi-civilisationnel, dû à l’ampleur des mouvements migratoires successifs : Thraces, Romains, Ottomans...

Mais les déplacements de populations, c'est aussi l'actualité, bien plus complexe et plus proche de nous qu'une simple lecture historique. Lors de mes études, la crise qui m'a le plus marquée je crois est celle du Darfour, dont j'ai suivi avec une incrédulité révoltée l'aggravation à travers ma lecture quotidienne du Monde, comme un feuilleton où personne n’arrête le désastre annoncé puis en cours. Aujourd'hui je suis chaque jour un peu plus atterrée par la capacité de l'être humain à se replier sur soi, à rejeter celui qui n'a pas eu a chance de naître au bon endroit.

"Citoyens d'un monde en partage" : cette proposition de l'association maisondumonde.org résonne en moi et peu à peu l'envie de toucher du doigt plus concrètement la réalité des migrants fait jour dans mon esprit. Je ne sais pas encore quelle forme cet engagement va prendre mais je commence à l'imaginer et c'est ce désir de "mieux savoir" qui m'a amenée à la lecture d'Exit West.

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A priori, rien de très original: une histoire d'amour, l'absence d'avenir dans leur pays en guerre, l'espoir d'un ailleurs meilleur...

Pourtant Mohsin Hamid parvient à en faire un récit à la fois universel et réaliste : prisonniers d'une ville où leur sécurité n'est plus assurée, où chaque jour leur liberté se réduit, Nadia et Saïd pourraient être de Téhéran, de Palmyre ou de Gaza alors que d'autres lieux sont nommés - Londres, Mykonos, la Californie. Pour accéder à ces territoires, ils doivent emprunter de mystérieuses portes, représentations figuratives qui font penser aux passages pour changer de monde dans les jeux vidéos : par cette irruption du fantastique, l'auteur nous fait toucher du doigt l'absurdité des frontières, à l'heure où Internet les abolit. Jonglant sans cesse entre le parcours initiatique et la fiction réaliste, refusant toute idéalisation que ce soit en mettant en avant la fragilité de l'amour ou le risque sectaire des populations déplacées livrées à elles-mêmes, Mohsin Hamid signe là un roman accessible dès l'adolescence et qui nous interoge sur ce "monde en partage"...

Extrait 1:

"Le lendemain soir, des hélicoptères essaiment dans le ciel, tels des oiseaux effarouchés par un coup de fusil ou par le premier coup de hache contre le tronc de l'arbre sur lequel ils étaient perchés. Ils apparaissent isolés ou par paires, se déploient au-dessus de la ville dans le crépuscule toujours plus cramoisi tandis que le soleil plonge derrière l'horizon. Le vrombissement de leurs hélices résonnent derrière les immeubles, éveille les échos des ruelles, et c'est comme s'ils étaient montés sur une colonne invisible, un cyclindre immatériel et respirable, sculptures mobiles suggérant des oiseaux de proie, certains graciles et déstructurés, avec le pilote sous un auvent et le mitrailleur en contrebas, d'autres gros et compacts, remplis de soldats, et tous déchirant, hachant le firmament."

Extrait 2:

"(...) et lorsqu'elle sort dans la ville elle a l'impression qu'elle aussi est une personne déplacée, que chacun de nous migre même quand nous restons toute notre vie dans la même maison, parce que c'est ainsi, parce que nous ne pouvons rien faire pour arrêter la migration.

Nous sommes tous des émigrés à travers le temps."