Je suis cette personne bizarre qui écoute parfois France Inter pendant ses footings, une habitude qui remonte aux entraînements de mon premier marathon il y a plus de dix ans et où la technologie n'était pas aussi évoluée : je podcastais "2000 ans d'Histoire" sur ma clé usb-mp3... C'est justement en courant que j'ai suivi l'émission L'oeil du tigre sur Abele Bikila le premier septembre et j'ai eu immédiatement envie de lire Vaincre à Rome, la biographie de ce coureur qui remporta le marathon de Rome nu-pieds en 1960.

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Le parti pris narratif est simple: une immersion dans la tête de l'athlète kilomètre après kilomètre entrecoupée de séquences radio. Disons le tout net: ces retranscriptions sont complètement inutiles et n'apportent rien au récit, si ce n'est de lui imprimer un rythme. Précaution bien superflue tant l'enchainement des pensées d'Abele suit celui de ses foulées et se suffit à lui même.

Là encore c'est un roman que j'ai apprécié parce qu'il me parle intimement, pas tellement dans le fond du propos mais dans le travail d'instrospection permis par la course de longue distance.

Pourquoi courir? Se demande le narrateur au vingtième kilomètre (et pour ceux qui ne courent pas l'interrogation est largement duplicable: pourquoi je lis, pourquoi je fais de la musique, pourquoi je répare des montres....?).

A chaque coureur sa réponse.

Je ne cours pas APRÈS quelque chose.

Je cours EN moi.

Je cours d'un rythme très régulier et vers le 3ème kilomètre la cadence de mes pas accordés à mon souffle devient comme le métronome de mes pensées. Je n'écoute plus ce qui passe dans mes écouteurs, ils ne me servent qu'à m'isoler en masquant les bruits parasites.

J'invente alors des dialogues. Cet échange imaginaire suffit à apaiser bien des colères, à combler bien des absences, à mettre des mots sur bien des émotions. Je prolonge mon travail psy. Je rentre parfois épuisée mais jamais essoufflée.

Depuis plusieurs années, mes décisions riment avec cette respiration, mes renoncement avec ce mouvement et j'aime à me dire que c'est dans la musique des battements de mon coeur que j'imagine mon futur. Plus je cours, plus j'avance. Il n'y a pas de compétition dans ma pratique de ce sport, ni avec les autres, ni avec moi même. Juste une reconnexion.

Et à chaque fois je remercie ce corps que je maltraite parfois et qui jamais ne me trahit. 

"On court sans véritablement savoir pourquoi mais on sait qu'on court et le simple fait de courir répare et recoud comme un kit de secours"