La-septième-fonction-du-langage

J'étais impatiente de lire ce roman et sans en connaître une seule ligne je l'avais pronostiqué "goncourisable". On connaît la nullité de mes prédictions dans ce domaine, il n'était même pas dans la première sélection. Pas de problème, l'agitation médiatique n'est pas vraiment ce qui attire mon intérêt (dans ce cas c'était surtout le bon souvenir de la lecture d'HHhH du même auteur). 

Je ne vais pas vous mentir, je suis complètement passée à côté de la première partie. J'ai mis deux semaines à la lire, je ne comprenais pas où l'auteur voulait en venir et je me débattais avec les anachronismes et les incohérences. Et puis je ne sais pas ce qu'il s'est passé à la fin du premier tiers (oui quand même), le déclic. 

Et si Roland Barthes avait été assassiné? Sous le prétexte de cette intrigue policière, Laurent Binet met en scène l'élite intellectuelle et politique de la France des années 80. C'est bien simple, on a l'impression d'être dans un film de Quentin Tarantino. Simon Herzog, jeune sémiologue et Bayard, un policier plus-cliché-que-ça-tu-meurs, se lancent dans une enquête qui les conduit des USA à Venise en passant par Paris. Soirées noyées d’alcool, de drogue et de sexe, combats intellectuels dignes d’une corrida : Sollers, BHL, Derrida, Foucault et tant d’autres figures de l’intelligentsia française en prennent pour leur grade. Bien sûr le cadre ne serait pas parfait sans une bonne dose d’affaires politiques : et voilà Giscard et Mitterrand en scène !

Même si les caricatures sont très poussées, pour moi Laurent Binet atteint son objectif : il a su recréer de l’intérêt pour des auteurs que j’avais étudiés. Ce n’est pas spécialement facile d’accès, pourtant leurs théories et le débat intellectuel ont sucité un regain de curiosité, et j'ai trouvé les démonstrations de sémiologie très pédagogiques. Au-delà de ces points assez personnels, tout en se moquant de l'élitisme francais, Laurent Binet rappelle avec ce roman le poids du pouvoir intellectuel dans les années 70-80 et nous interroge sur son rôle aujourd’hui et demain.

Extrait 1

Selon moi il y a deux grandes approches, la sémiologie et la rhétorique, vous voyez ?

-          Si, Si… credo di si, ma… Pouvez-vous expliquer un poco, maestro ?

-          Eh bien, c’est très simple. La sémiologie, ça permet de comprendre, d’analyser, de décoder, c’est défensif, c’est Borg. La rhétorique, c’est fait pour persuader, pour convaincre, pour vaincre, c’est offensif, c’est Mc Enroe.

-          Ah si. Ma Borg, il gagne, no ?

-          Bien sûr ! On peut gagner avec l’une ou l’autre, ce sont juste des styles de jeux différents. Avec la sémiologie, on décode la rhétorique de l’adversaire, on saisit ses trucs, et on lui met le nez dedans. La sémio, c’est comme Borg : il suffit de renvoyer la balle une fois de plus que l’adversaire. La rhétorique, c’est des aces, des volées, des accélérations long de ligne, mais la sémio, c’est des retours, des passing-shots, des lobs liftés.

-          Et c’est migliore ?

-          Euh, non, pas forcément. Mais c’est ma filière, c’est ce que je sais faire, c’est comme ça que je joue. Je ne suis pas un as du barreau ou un prédicateur ou un tribun politique ou un messie ou un vendeur d'aspirateur. Je suis un universitaire, et mon métier c'est d'analyser, de décoder, de critiquer et d'interpréter. C'est mon jeu. Je suis Borg. Je suis Vilas. Je suis José-Luis Clerc. Hum. 

Extrait 2

Simon, pensif, demande à Bayard: "c'est quoi, pour toi, le réel?"

Comme Bayard ne comprend évidemment pas où il veut en venir, Simon précise: " Comment tu sais que tu n'es pas dans un roman? Comment tu sais que tu ne vis pas à l'intérieur d'une fiction? Comment tu sais que tu es réel?"

Bayard considère Simon avec une curiosité sincère et lui répond sur un ton d'indulgence: "T'es con ou quoi? Le réel, c'est ce qu'on vit, c'est tout."

Leur vaporeto arrive et pendant qu'il effectue sa manoeuvre d'accostage, Bayard tapote l'épaule de Simon: "Te pose pas tant de questions, va."