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En 2015, j’ai lu beaucoup plus d’essais qu’auparavant, et surtout je prends de plus en plus de plaisir à cette lecture un peu particulière. En terme de disponibilité intellectuelle, Pourquoi la musique? a été certainement le plus exigeant me concernant. Il m’a fallu un mois pour le lire,  déjà parce qu’il est très dense et ensuite parce que la musique n’est pas vraiment mon domaine de prédilection.

L'article du Monde qui le classait dans ses coups de cœur de l'été (encore elle: j'en ai fait bon usage!) était très élogieux. 

C’est tout simplement un livre époustouflant. A partir d'une simple définition - "la musique est l'art des sons" - Francis Wolff nous parle non seulement de musique mais surtout de philosophie et d'humanité. Il étaye son argumentation avec des extraits musicaux (disponibles sur tablette ou sur un site internet dédié), ce qui modifie réellement l'expérience de lecture. J'ai pris le temps d'écouter ces quelques notes de musique, d'aller parfois plus loin en écoutant des opéras ou du jazz par exemple, et aussi de relire certains passages pour en assimiler les propos complexes. Et j'ai aimé cette lenteur (je lance un nouveau mouvement, le slow-read). 

D'une grande richesse technique, son analyse "sonne" juste. Il en découle une forme d'authenticité et de clarté, voir de poésie (cf la très belle phrase de conclusion) qui m'a beaucoup touchée et qui trouve un parfait écho dans ce que l'on ressent instinctivement en écoutant de la musique. C'est une lecture dont on ressort assurément grandi. 

En complément, le hasard a fait que dans le même temps j'ai été à la Cité de la Musique à Paris, un musée vraiment pédagogique, et j'ai assisté à un concert de Radio France dans leur auditorium tout de bois vêtu, là aussi un très bon moment. Ça doit être ma période musicale car je suis à présent en train de lire Boussole

La compréhension perceptive de l'accord

Une même analyse vaut donc pour l'accord, lui aussi unité instantanée d'une multiplicité. Mais alors que celle du timbre resultait des différents harmoniques (du son) entendus simultanément dans une seule note, celle de l'accord résulte de différentes notes entendues simultanément : l'harmonie. Car il est rare qu'on n'entende en musique qu'un son à la fois. C'est la deuxième unité du divers. La compréhension qu'elle requiert n'est plus simplement sensitive, elle est perceptive: il faut à la fois saisir clairement l'ensemble des notes tout en entendant distinctement chacune. L'unité perçue n'est pas encore celle de la musique elle-même, parce qu'elle n'est pas une résultante dynamique, mais elle est déjà une unité musicale, parce que son matériau est musical: ce sont les notes (sons distincts relevant d'une échelle discontinue), tandis que les matériaux de la compréhension sensitive sont purement sonores (les harmoniques). Là encore, il y a différents degrés d'unité. Il y a l'unitétron parfaite des notes jouées "à l'unisson", séparées par une octave, où l'oreille peine à entendre la diversité (sont-ce bien deux notes ou n'est-ce qu'une seule?) tant s'impose à elle la consonance des notes et la confusion de leur harmoniques. C'est pourquoi, afin de favoriser l'idée de polyphonie (multiplicité de voix simultanées), la musique occidentale a tendance à éviter, sur le plan vertical, le parallélisme des intervalles trop consonants entre les voix comme l'octave ou la quinte (deux voix parallèles à la quinte sonnent "médiéval"). Au contraire, des voix séparées par des intervalles de sixte et de tierce sont jugés acceptables parce que ces deux notes sont suffisamment distinctes pour ne pas créer l'impression d'une fusion : on entend clairement deux notes. On privilégie ici le multiple sur l'unité, laquelle sonnerait "monodique".

A l'opposé, il y a la multiplicité discordante du triton (l'intervalle de quarte augmentée, ce fameux diabolus in musica longtemps interdit par l'Eglise) où l'oreille peine à entendre l'unité tant elle perçoit de dissonance entre les deux notes ; il y a même la discordance voulue des clusters (agrégats de notes conjointes, par exemple un coup d'avant-bras sur le piano). Entre ce trop d'unité, qui est pour ainsi dire monodique, et ce trop de multiplicité, qui est dis harmonique, il y a tous les (bien nommés) "accords". Il y a ceux dans lesquels l'unité et la multiplicité semblent s'équilibrer totalement - comme est supposé être l'"accord parfait majeur" qui réunit, à peu de choses près, en trois notes nettement différenciées (premier degré, troisième degré, cinquième degré), les premiers harmoniques naturels d'un son de base, la tonique: on entend parfaitement plusieurs notes mais unies substantiellement, comme les parties d'un même tout. A l'opposé, il y a ceux où la diversité prend perceptivement le pas sur l'unité, pourtant claire : ce sont les accords plus dissonants (comme les accords de septième) qui demandent, dans l'harmonie classique, à être "résolus", parce que la perception semble ne pouvoir se satisfaire de ce léger désaccord interne dans laquelle la diversité est plus puissante que l'unité, et paraît chercher l'assise de la consonance.

Entendre tout cela, timbre et accord, c'est comprendre sensitivement ou perceptivement la musicalité de ce qu'on entend, ce n'est pas encore comprendre une musique, laquelle suppose une unité de différents événements se succédant dans le temps.